LA LETTRE MENSUELLE
La chronique de l'Université, UCL - Mars 2004.

     Le relief funéraire de Jeanne Sauvage († 1434) et Jean de Bury († 1436),
     Tournai, église Saint-Quentin 

     Une "planche anatomique" médiévale ?  Par Christian Bodiaux

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Le relief funéraire de Jeanne Sauvage († 1434) et Jean de Bury († 1436), conservé en l’église Saint-Quentin de Tournai, mérite une attention particulière (fig. 1) (1). Plusieurs sources archivistiques le documentent, fait remarquable en sculpture médiévale (2). L’épitaphe — demeurée intacte — identifie les époux et précise la date de leur décès respectif (3). Elle révèle également la profession du commanditaire — "poissonnier de mer" —, ce qui explique son affiliation à la confrérie "dou saint Vou [= Sainte-Face] de Luques" (4). 

Certains indices tendent à désigner Alard du Moret, "graveur de lames", comme auteur de la stèle (5). Ludovic Nys synthétisa les connaissances relatives à ce "bourgeois" et "marbrier" de Tournai en 1993 ; les archives attestent l’activité du sculpteur entre 1426 et 1449 (6).

Davantage qu’une certaine abondance documentaire, c’est la décoration marginale de la stèle qui la différencie de la production tournaisienne contemporaine. Rarissime sur ces monuments funéraires, l’iconographie animalière s’y limite d’ordinaire aux attributs religieux, sauf cas particuliers (cf. Simon de Leval, Basècles, 1404) (7). L’encadrement à champ plat reste systématiquement vierge d’ornements, hormis d’éventuels blasons (8). 

Or, pas moins de neuf poissons finement ciselés animent le mémorial de Jean de Bury, qui revêt à cet égard un caractère exceptionnel (fig. 2-7). Si le sujet principal de la stèle souffre de graves mutilations, les poissons demeurent en excellent état de conservation, à deux exceptions près. Leur disposition rappelle la mise en page classique des reliefs funéraires, puisque deux grands poissons (n° 1 et 9, fig. 4 et 7) flanquent l’épitaphe en lieu et place d’armoiries. Exécutés en bas-relief, les poissons reposent chacun dans une cuvette ; leur épaisseur maximale est de 3 mm. Les traces de ciseau et de gradine restent bien visibles.

Éclipsés par le thème central du mémorial, les poissons demeurèrent jusqu’à présent quasi ignorés de la littérature. Paul Roland ne leur accorda guère qu’une phrase: "Le cadre de la scène [...] est orné, sur le plat, de poissons gravés, de diverses espèces bien reconnaissables". S’agirait-il donc d’une sorte de planche anatomique avant la lettre, d’un réalisme équivalent aux productions contemporaines de Rogier van der Weyden? Un examen plus approfondi nous conduisit à un avis différent (9). Par facilité, nous numérotons les poissons dans le sens horloger.

Une bonne partie de l’anatomie des poissons résulte d’une stylisation. Leurs yeux, de diamètre généralement trop faible, ne correspondent pas à la réalité; une arcade sourcilière circonflexe les surmonte, leur conférant ainsi une certaine expression humaine. Deux ouïes branchiales arrondies s’ouvrent derrière la tête de chaque poisson (sauf le n° 5), alors que, dans la nature, leur aspect varie considérablement selon les genres. Disposées symétriquement, les nageoires stylisées — deux dorsales, une ventrale et une anale — se composent de deux ou trois rayons. Elles sont parfois remplacées par des épines (n° 5 et 7) semblables à celles des épinoches (Gasterosteus aculeatus) (10). Les pectorales font défaut ; la caudale échancrée est partout identique. Le sculpteur recourba toutes les nageoires vers l’avant, sans égard aux exigences fonctionnelles et hydrodynamiques. Cette erreur anatomique, commune à l’époque, resurgit par exemple dans le triptyque d’Anvers-Baltimore, ca 1400 (poissons évoluant dans le fleuve que traverse saint Christophe) (11). Sur base de ce canevas standardisé, l’artiste introduisit de la variété et rechercha la vraisemblance. Il sélectionna deux catégories de poissons, avec ou sans écailles (groupes A et B).

La monotonie du groupe A, à la morphologie stéréotypée, est rompue par la diversité formelle des écailles (fig. 2). Aucun de ces poissons ne s’apparente à une famille précise; il s’agit plutôt de représentations "passe-partout". Parmi le groupe B se cache un "intrus" ; en effet, la silhouette inhabituelle du "poisson" n° 5 ne rappelle aucun genre connu, tant de mer que d’eau douce (fig. 3). La tête distincte du corps caréné et lisse, la gueule béante et l’absence d’ouïes branchiales évoquent sans ambiguïté une baleine, vue à travers le prisme gothique. Ce mammifère cétacé apparaît ici affublé de nageoires superflues : ventrale, anale, dorsales.

Le poisson n°1 présente lui aussi un vif intérêt ; son corps ovale est couvert de pustules, gravées après un traitement à la gradine simulant un réseau d’écailles fines (fig. 4). Ces pustules figurent des taches de couleur, jadis mises probablement en évidence par la polychromie (12). De telles nuances chromatiques caractérisent notamment l’ordre Heterosomata, que représentent entre-autres la plie (Pleuronectes platessa), le turbot (Scophthalmus maximus) ou la sole (Solea solea) (13). De surcroît, le poisson n° 1 est le seul dont les nageoires dorsale et anale — précédée d’une courte ventrale — se prolongent jusqu’à se confondre avec la caudale. Ces critères de détermination correspondent aux signes distinctifs de la plie (14). 

Des anomalies subsistent néanmoins, comme pour la baleine. La tête conventionnelle du poisson n° 1, pareille à celle des n° 3 et 4, ignore l’asymétrie céphalique des plies, dont les yeux sont logés sur une seule face (fig. 5). De plus, le sculpteur omit d’arrondir la nageoire caudale et de supprimer les dorsales proéminentes. Il se contenta donc de greffer sur un schéma traditionnel quelques détails significatifs susceptibles d’évoquer une plie. La comparaison avec une illustration scientifique du XXe s. permet de mesurer la distance qui sépare cette plie gothique de la réalité (fig. 5).

Nous pouvons encore discerner deux autres familles: l’épinoche (n° 7, grâce à la silhouette et aux épines, fig. 6) et, avec moins de certitude, le brochet (n° 8 et 9, fig. 7).

En conclusion, le mémorial de Jean de Bury témoigne d’une conception iconographique stylisée régie par la recherche du vraisemblable ; une évocation plutôt qu’une transposition fidèle de la réalité. L’appréciation téméraire de Paul Rolland, qui pensait identifier facilement chaque espèce, indique que même au XXe s., le sculpteur médiéval réussit à séduire le spectateur peu familier de la faune marine ; ce dernier doit effectuer un travail de décodage pour distinguer le réel du conventionnel. 

Ces poissons furent conçus de la même façon que ceux du triptyque d’Anvers-Batimore. Là, les poissons résultent également d’un mélange de réalisme et d’idéalisation, voire de fantaisie. Nous reconnaissons en effet clairement quelques familles: plie ou turbot, limace de mer (Liparis liparis), espadon (Xiphias gladius), mais aussi une sirène, issue de la fantasmagorie médiévale. À Tournai, l’apparition d’une baleine, "monstre marin" redoutable, participe du même répertoire fantastique.

Christian Bodiaux,     
Chercheur UCL     
 

Notes :
(1) Inconnu jusqu’en 1940, ce monument fut exhumé des décombres de l’église Saint-Quentin, suite au bombardement aérien de la ville. Il se trouvait enfoui dans le plâtre, derrière des lambris des confessionaux; la destruction de ceux-ci permit la redécouverte de la stèle. Malheureusement, les visages des personnages se délitèrent lors du dégagement. Paul Rolland fut premier à publier cette œuvre. P. Rolland, Stèles funéraires tournaisiennes gothiques, dans Revue belge d’archéologie et d’histoire de l’art, 20, 1951, p. 201-207.

(2) Ces archives, disparues depuis le bombardement de 1940, avaient heureusement été retranscrites au XIXe s. par Amaury de la Grange et Alexandre Pinchart. A. de la Grange, Choix de testaments tournaisiens antérieurs au XVIe siècle, dans Annales de la Société d’histoire de Tournai, 2, 1897, p. 221, n° 778. A. Pinchart, Quelques artistes et artisans tournaisiens des XIVe, XVe et XVIe siècles, dans Bulletin de l’Académie royale d’archéologie de Belgique, 51e année, 3e série, IV, 1882, p. 61.

(3) "Chi gist Jehan de Bury en son temps poisonnier de mer et confrère de ceste cappielle dou saint vou de Luques, quy trespassa l’an M CCCC et XXXVI le jour de may et ausy demoiselle Jehene Sauvage sa feme quy trespassa l’an MCCCCXXXIIII la XXI jour d’avril. Les quelx conjoins ont ordonné a tous jours de leurs biens I messe qui ce dira cescun merquedy en le dite capielle tantost après le cloque du matin. Plouer pour le salut des ames de eulx et de leurs amis carnes et pour les trespassés".

(4) Une relation étroite unissait la confrérie du Saint-Viaire et la corporation des poissonniers de Tournai. Sur cette question, voir F. Desmons, Le Saint-Viaire des poissonniers, dans Revue tournaisienne, 1911, p. 101-104, et la synthèse de P. Rolland (1951), p. 206.

(5) En effet, d’après la mortuaire, "[...] Allard du Moret, graveur de lames", reçut "pour son salaire d’avoir levé le lame du deffunct pour faire la fosse où le deffunct fut mis en terre, et en apriès le rasise comme elle estoit par-devant; et aussi gravé en la dicte lame et ens ou tabelet de pierre faisant mémoire dudit deffunct et de sa femme, estant en ung mur devant ladicte lame, le jour et l’an que ledit deffunct trespassa; est assavoir: pour lever et rassir ladicte lame, et repaver autour : XX s., et pour graver et taillier ledit trespas en ladicte lame: xij gros, et aussy audit tabliel, aultrez xij gros: sont xxxiiij s". Par ailleurs, "Maistre Rogier, le pointre" encaissa un paiement "pour sa déserte d’avoir doret d’or mat les lettres nouvelles faictes audit tabliel de la datte du trespas dudit deffunct: vij s.x". Comme Alard du Moret fut sollicité pour ces travaux de fossoyage, d’aménagement de la tombe et de mise à jour de l’épitaphe, et qu’il est connu dans les archives pour d’autres "tabliels", on suppose qu’il exécuta aussi la stèle après le décès de Jeanne Sauvage. P. Rolland (1951), p. 205.

(6) L. Nys, La pierre de Tournai. Son exploitation et son usage aux XIIIe, XIVe et XVe siècles, Louvain-la-Neuve - Tournai, 1993, p. 276-279.

(7) Le chevalier est en effet agenouillé aux côtés de son destrier.

(8) Exemples dans la cathédrale Notre-Dame de Tournai: reliefs de Marie Folette; Jean de Wastines (1433); Robert de Quinghien (1429), etc.

(9) M. Poll, Poissons marins (Faune de Belgique), Bruxelles, Musée royal d’Histoire naturelle de Belgique, 1947.

(10) M. Poll (1947), p. 354-356.

(11) H.M.J. Nieuwdorp, R. Guislain-Witterman et L. Kockaert, Het pré-eyckiaanse vierluik Antwerpen-Baltimore. Historisch en technologisch onderzoek, dans Bulletin de l'Institut royal du patrimoine artistique, 20, 1984-85, p. 43-69.

(12) Le relief était en effet polychrome; des fragments de couleur subsistent sur le groupe principal.

(13) M. Poll (1947), p. 359-401.

(14) M. Poll (1947), p. 382-386.


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Fig. 1. 

 

 

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Fig. 2,
Poisson N° 3

 

 

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Fig. 2,
Poisson N° 4

 

 

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Fig. 3,
Baleine.

 

 

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Fig. 4,
Plie

 

 

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Fig. 5,
Dessin in Poll

 

 

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Fig. 6,
Epinoche

 

 

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Fig. 7,
Brochet (?)

 

 

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Fig. 7bis,
Brochet (?)

 

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