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LA LETTRE MENSUELLE |
| La chronique de l'Université, UCL - Mars 2004. |
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Le relief funéraire de Jeanne Sauvage († 1434) et Jean de Bury (†
1436), |
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;; Certains indices tendent à désigner Alard du Moret,
"graveur de lames", comme auteur de la stèle (5). Ludovic Nys synthétisa
les connaissances relatives à ce "bourgeois" et "marbrier"
de Tournai en 1993 ; les archives attestent l’activité du sculpteur entre
1426 et 1449 (6). Davantage qu’une certaine abondance documentaire, c’est la décoration marginale de la stèle qui la différencie de la production tournaisienne contemporaine. Rarissime sur ces monuments funéraires, l’iconographie animalière s’y limite d’ordinaire aux attributs religieux, sauf cas particuliers (cf. Simon de Leval, Basècles, 1404) (7). L’encadrement à champ plat reste systématiquement vierge d’ornements, hormis d’éventuels blasons (8). Or, pas moins de neuf poissons finement ciselés animent le mémorial de Jean de Bury, qui revêt à cet égard un caractère exceptionnel (fig. 2-7). Si le sujet principal de la stèle souffre de graves mutilations, les poissons demeurent en excellent état de conservation, à deux exceptions près. Leur disposition rappelle la mise en page classique des reliefs funéraires, puisque deux grands poissons (n° 1 et 9, fig. 4 et 7) flanquent l’épitaphe en lieu et place d’armoiries. Exécutés en bas-relief, les poissons reposent chacun dans une cuvette ; leur épaisseur maximale est de 3 mm. Les traces de ciseau et de gradine restent bien visibles. Éclipsés par le thème central du mémorial, les poissons demeurèrent jusqu’à
présent quasi ignorés de la littérature. Paul Roland ne leur accorda guère qu’une
phrase: "Le cadre de la scène [...] est orné, sur le plat, de poissons
gravés, de diverses espèces bien reconnaissables". S’agirait-il donc
d’une sorte de planche anatomique avant la lettre, d’un réalisme équivalent
aux productions contemporaines de Rogier van der Weyden? Un examen plus
approfondi nous conduisit à un avis différent (9). Par facilité, nous numérotons
les poissons dans le sens horloger. Une bonne partie de l’anatomie
des poissons résulte d’une stylisation. Leurs yeux, de diamètre généralement
trop faible, ne correspondent pas à la réalité; une arcade sourcilière
circonflexe les surmonte, leur conférant ainsi une certaine expression humaine.
Deux ouïes branchiales arrondies s’ouvrent derrière la tête de chaque
poisson (sauf le n° 5), alors que, dans la nature, leur aspect varie considérablement
selon les genres. Disposées symétriquement, les nageoires stylisées —
deux dorsales, une ventrale et une anale — se composent de deux ou trois
rayons. Elles sont parfois remplacées par des épines (n° 5 et 7) semblables à
celles des épinoches (Gasterosteus aculeatus) (10). Les pectorales font
défaut ; la caudale échancrée est partout identique. Le sculpteur recourba
toutes les nageoires vers l’avant, sans égard aux exigences
fonctionnelles et hydrodynamiques. Cette erreur anatomique, commune à l’époque,
resurgit par exemple dans le triptyque d’Anvers-Baltimore, ca 1400
(poissons évoluant dans le fleuve que traverse saint Christophe) (11). Sur base
de ce canevas standardisé, l’artiste introduisit de la variété et
rechercha la vraisemblance. Il sélectionna deux catégories de poissons, avec ou
sans écailles (groupes A et B). La monotonie du groupe A, à
la morphologie stéréotypée, est rompue par la diversité formelle des écailles
(fig. 2). Aucun de ces poissons ne s’apparente à une famille précise; il
s’agit plutôt de représentations "passe-partout". Parmi le
groupe B se cache un "intrus" ; en effet, la silhouette inhabituelle
du "poisson" n° 5 ne rappelle aucun genre connu, tant de mer que d’eau
douce (fig. 3). La tête distincte du corps caréné et lisse, la gueule béante et
l’absence d’ouïes branchiales évoquent sans ambiguïté une baleine,
vue à travers le prisme gothique. Ce mammifère cétacé apparaît ici affublé de
nageoires superflues : ventrale, anale, dorsales. Le poisson n°1 présente lui aussi un vif intérêt ; son corps ovale est couvert de pustules, gravées après un traitement à la gradine simulant un réseau d’écailles fines (fig. 4). Ces pustules figurent des taches de couleur, jadis mises probablement en évidence par la polychromie (12). De telles nuances chromatiques caractérisent notamment l’ordre Heterosomata, que représentent entre-autres la plie (Pleuronectes platessa), le turbot (Scophthalmus maximus) ou la sole (Solea solea) (13). De surcroît, le poisson n° 1 est le seul dont les nageoires dorsale et anale — précédée d’une courte ventrale — se prolongent jusqu’à se confondre avec la caudale. Ces critères de détermination correspondent aux signes distinctifs de la plie (14). Des anomalies subsistent
néanmoins, comme pour la baleine. La tête conventionnelle du poisson n° 1,
pareille à celle des n° 3 et 4, ignore l’asymétrie céphalique des plies,
dont les yeux sont logés sur une seule face (fig. 5). De plus, le sculpteur
omit d’arrondir la nageoire caudale et de supprimer les dorsales proéminentes.
Il se contenta donc de greffer sur un schéma traditionnel quelques détails
significatifs susceptibles d’évoquer une plie. La comparaison avec une
illustration scientifique du XXe s. permet de mesurer la distance
qui sépare cette plie gothique de la réalité (fig. 5). Nous pouvons encore
discerner deux autres familles: l’épinoche (n° 7, grâce à la silhouette
et aux épines, fig. 6) et, avec moins de certitude, le brochet (n° 8 et 9, fig.
7). En conclusion, le mémorial de Jean de Bury témoigne d’une conception iconographique stylisée régie par la recherche du vraisemblable ; une évocation plutôt qu’une transposition fidèle de la réalité. L’appréciation téméraire de Paul Rolland, qui pensait identifier facilement chaque espèce, indique que même au XXe s., le sculpteur médiéval réussit à séduire le spectateur peu familier de la faune marine ; ce dernier doit effectuer un travail de décodage pour distinguer le réel du conventionnel. Ces poissons furent conçus de la même façon que ceux du triptyque d’Anvers-Batimore. Là, les poissons résultent également d’un mélange de réalisme et d’idéalisation, voire de fantaisie. Nous reconnaissons en effet clairement quelques familles: plie ou turbot, limace de mer (Liparis liparis), espadon (Xiphias gladius), mais aussi une sirène, issue de la fantasmagorie médiévale. À Tournai, l’apparition d’une baleine, "monstre marin" redoutable, participe du même répertoire fantastique. Christian Bodiaux, Notes : (2) Ces archives, disparues
depuis le bombardement de 1940, avaient heureusement été retranscrites au XIXe
s. par Amaury de la Grange et Alexandre Pinchart. A. de la Grange, Choix de
testaments tournaisiens antérieurs au XVIe siècle, dans Annales
de la Société d’histoire de Tournai, 2, 1897, p. 221, n° 778. A.
Pinchart, Quelques artistes et artisans tournaisiens des XIVe, XVe
et XVIe siècles, dans Bulletin de l’Académie royale d’archéologie
de Belgique, 51e année, 3e série, IV, 1882, p. 61. (3) "Chi gist Jehan de
Bury en son temps poisonnier de mer et confrère de ceste cappielle dou saint
vou de Luques, quy trespassa l’an M CCCC et XXXVI le jour de may et ausy
demoiselle Jehene Sauvage sa feme quy trespassa l’an MCCCCXXXIIII la XXI
jour d’avril. Les quelx conjoins ont ordonné a tous jours de leurs biens
I messe qui ce dira cescun merquedy en le dite capielle tantost après le cloque
du matin. Plouer pour le salut des ames de eulx et de leurs amis carnes et pour
les trespassés". (4) Une relation étroite
unissait la confrérie du Saint-Viaire et la corporation des poissonniers de
Tournai. Sur cette question, voir F. Desmons, Le Saint-Viaire des poissonniers,
dans Revue tournaisienne, 1911, p. 101-104, et la synthèse de P. Rolland
(1951), p. 206. (5) En effet, d’après
la mortuaire, "[...] Allard du Moret, graveur de lames", reçut
"pour son salaire d’avoir levé le lame du deffunct pour faire la
fosse où le deffunct fut mis en terre, et en apriès le rasise comme elle estoit
par-devant; et aussi gravé en la dicte lame et ens ou tabelet de pierre faisant
mémoire dudit deffunct et de sa femme, estant en ung mur devant ladicte lame,
le jour et l’an que ledit deffunct trespassa; est assavoir: pour lever et
rassir ladicte lame, et repaver autour : XX s., et pour graver et taillier
ledit trespas en ladicte lame: xij gros, et aussy audit tabliel, aultrez xij
gros: sont xxxiiij s". Par ailleurs, "Maistre Rogier, le
pointre" encaissa un paiement "pour sa déserte d’avoir doret d’or
mat les lettres nouvelles faictes audit tabliel de la datte du trespas dudit
deffunct: vij s.x". Comme Alard du Moret fut sollicité pour ces travaux de
fossoyage, d’aménagement de la tombe et de mise à jour de l’épitaphe,
et qu’il est connu dans les archives pour d’autres
"tabliels", on suppose qu’il exécuta aussi la stèle après le décès
de Jeanne Sauvage. P. Rolland (1951), p. 205. (6) L. Nys, La pierre de
Tournai. Son exploitation et son usage aux XIIIe, XIVe et
XVe siècles, Louvain-la-Neuve - Tournai, 1993, p. 276-279. (7) Le chevalier est en
effet agenouillé aux côtés de son destrier. (8) Exemples dans la cathédrale
Notre-Dame de Tournai: reliefs de Marie Folette; Jean de Wastines (1433);
Robert de Quinghien (1429), etc. (9) M. Poll, Poissons
marins (Faune de Belgique), Bruxelles, Musée royal d’Histoire
naturelle de Belgique, 1947. (10) M. Poll (1947), p.
354-356. (11) H.M.J. Nieuwdorp, R.
Guislain-Witterman et L. Kockaert, Het pré-eyckiaanse vierluik
Antwerpen-Baltimore. Historisch en technologisch onderzoek, dans Bulletin
de l'Institut royal du patrimoine artistique, 20, 1984-85, p. 43-69. (12) Le relief était en
effet polychrome; des fragments de couleur subsistent sur le groupe principal. (13) M. Poll (1947), p.
359-401. (14) M. Poll (1947), p.
382-386. |
Fig. 1.
Fig. 2,
Fig. 2,
Fig. 3,
Fig. 4,
Fig. 5,
Fig. 6,
Fig. 7,
Fig. 7bis,
|
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