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LA LETTRE MENSUELLE |
| Une
chronique Marc Ghens, réalisateur et scénariste. Juin 2003. "Femmes fatales... sur l'écran noir de nos nuits blanches" : à propos de l'exposition qui se tient aux Beaux-Arts d'Anvers, Femmes fatales 1860 - 1910, et la Salle de la Cinémathèque. |
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; Notre propos est plutôt de
signaler la présence attenante d’une petite salle dans laquelle la Cinémathèque
de Belgique présente des photographies extraites de films illustrant le thème
éminemment cinématographique de la Femme Fatale. L’intention est louable et
par ailleurs tout à fait méritoire de par le lien évident entre peinture et cinéma et, dans ce cas précis et particulier, entre la
représentation de la Femme au 19ième siècle, sujet de
l’exposition, et celle que nous en
présente le cinéma depuis sa naissance. Il faut cependant souligner,
hélas, la pauvreté de ce petit aperçu d’un sujet fondamental et l’impression de
à la va vite fait-bien fait qui s’en dégage. Dans cette galerie des femmes fatales qui ont
brûlé de leur empreinte la rétine du cinéphile et les pages racornies de nos
Histoires du Cinéma, combien d’absentes quémandent ici leur présence: Greta
Garbo, Louise Brooks, Mae West, la Jean Seberg d’A bout de souffle (J.L.
Godard 1959) et même la gamine Demongeot de Zazie dans le Métro (L.
Malle 1960) petite femme fatale en puissance s’il en fut. Tentons donc de briser une
lance en l’honneur de ces absences impardonnables dans une exposition de ce
niveau. La filiation entre peinture
et cinéma va, faut-il le rappeler, de soi : l’image est et reste l’image, quelle
que soit l’époque et le moyen de la présenter. Evidemment, le cinéma a apporté le mouvement mais il n’est jamais, selon
le prophète (sic) que La vérité vingt-quatre fois par seconde (J.L.
Godard). Les débuts du cinéma sont, à
cet égard, éloquents. La passion du Christ de F. Zucca (1910) rejoint
l’imagerie des passions des grands Primitifs et même les mises en places
monumentales de D.W. Griffith dans Intolerance (1916) se réfèrent
indéniablement aux Noces de Canaan de Veronese. Mais tenons-nous en à
l’image de la femme dite fatale que nous présente cette exposition et aux
femmes fatales du cinéma qui en sont les héritières directes. Dites 'fatales', en
effet. Car il y va céans d’une image de
la femme qui, en grande majorité, est celle des hommes. Il y aurait un mémoire de licence, à tout le
moins, à écrire sur le sujet. Pourquoi
en effet, à l’époque ici concernée, où la femme commence à sortir de la gangue
que la société des hommes leur a imposée depuis des siècles, devient-elle
brusquement fatale et fait-elle, brusquement, peur? Laissons cela aux
psychologues de service mais contentons-nous de constater, et ceci n’est point
un hasard, que l’exposition est divisée en thèmes bien précis, lesquels se
retrouvent à des niveaux divers, dans l’Histoire du Cinéma et celle de la Femme
qu’elle nous présente. Toute
classification semblable est par essence arbitraire mais offre néanmoins
l’avantage d’une approche claire du sujet.
LES FEMMES MYTHIQUES Toute femme devient mythique
dans le souvenir. Et Alexandre Cabanel
ne nous présente que l’image sanglante et passionnément sexuelle de la reine
d’Egypte. Le cinéma par contre, dans le Cleopatra
de J. Mankiewiecz (1963) nous montre une Elisabeth Taylor surtout concernée par
la sauvegarde de son royaume et de sa dynastie face à l’envahissement progressif
de l’impérialisme et de la puissance romaine. En témoigne la présence filmiquement incongrue du petit Césarion lors de
l’entrée triomphale de la souveraine d’Egypte à Rome. Autre héroïne mythique
présentée comme fatale, Clytemnestre. John Collier nous la présente avec l’attribut de son crime, la hache, à
la main. Mais considérons ses raisons,
le sacrifice sournois de sa fille par son mari Agamemnon et la raison
fondamentale de son acte: la vengeance d’une mère blessée au plus profond d’elle-même. Le cinéma, ici, y fait largement écho: la vengeance d’une femme
est un moteur essentiel de la narration cinématographique: citons pêle-mêle The
devil is a woman (J. Von Sternberg 1935), Electra (M. Cacoyanis
1962), Casque d'or (J. Becker 1951), Christine (J. Carpenter
1983), Foolish Wives (E. Von Stroheim 1922). Autre femme fatale de cette
exposition animée du même sentiment : Médée. E. De Morgan nous en présente une vision
toute préraphaélite, blanches colombes à l’appui ; F. Sandys, dans la même
veine, se contente de mettre seulement l’accent sur l’experte en poisons. L’anecdotique masque la profondeur première
du mythe. Mais gardons en tête la
trahison de Jason et souvenons-nous de La Callas dans le Medea de
P.P.Pasolini (1969). Ce film prend le
parti visuel de transcender ce même mythe en une épopée sauvage qui traduit
avec puissance les sentiments profonds ici en jeu et il a le mérite, outre ses
qualités cinématographiques intrinsèques, de remettre quelque peu les choses en
place. La folie meurtrière de Médée est
celle de la révolte contre le géniteur en un sacrifice qui rejoint l’offrande
au soleil des crétois et la corrida solaire, de Goya à Hemingway. Circé,
par contre, semble bien en effet être le prototype même de la femme
fatale. Car elle est l’enchanteresse par
excellence. Et les deux superbes toiles
de J.W. Waterhouse trouvent écho dans bien des films. L’une d’elles présente une particularité qui
incite à une réflexion plus poussée. Circé trône avec derrière elle un miroir. Ce n’est pas un hasard et l’implication
psychanalytique est évidente. Il serait
fastidieux de tenter seulement une nomenclature des innombrables films et
variations qui ont été faites sur l’emploi du miroir dans l’image cinématographique. Citons-en un,
incontournable: Meshes of the afternoon de Maya Deren (1943).
C’est l’exemple le plus accompli du cinéma
expérimental américain qui prend place dans le grand mouvement surréaliste
européen. Le personnage ne se voit pas
confronté à son reflet exact mais à une image triple de lui-même, antagonistes
et complémentaires. L’autre œuvre de
Waterhouse,
une Circé individiosa, baigne dans des tonalités de vert subtiles et le
vert, on le sait, porte la symbolique de l’envie. Un rapprochement s’impose: Cyd Charisse et sa
robe verte dans le Band Wagon de Vincente Minelli (1953). Peintre lui-même, Minelli s’est servi du vert
profond du Technicolor de l’époque pour traduire sans un mot dans une danse
nerveuse les motivations d’envie qui animent la
protagoniste. LES HEROINES BIBLIQUES A toute reine tout honneur: Salomé. Fatale elle le fut, on ne peut le nier,
surtout pour le Baptiste. A tout seigneur tout honneur également: l’œuvre
classique de A. Beardsley présentée ici s’intitule en fait, ne l’oublions pas, The
Climax. Les connotations sexuelles
et du titre, et de l’œuvre littéraire d’Oscar Wilde à laquelle Beardsley se
réfère sont choses connues et reconnues. Tout est axé sur la confrontation ultime entre Salomé et son amour
inaccessible et immolé. Et ceci,
remarquons-le, en une confrontation visage contre visage qui est déjà,
curieusement, comme un cadrage cinématographique. Le cinéma, par contre, se
focalisera beaucoup plus sur la danse lascive de l’héroïne qui n’est pourtant,
en fait, que tentative d’arriver à ses fins. Des chorus girls de Busby Berkeley aux grands musicals des années
cinquante, la démarche reste la même : séduire le mâle élu et le spectateur par
la même occasion. Simplement les têtes
ne tombent plus, sinon celles, précisément, du mâle en question et la nôtre,
qui tombons dans le panneau tête la première si l’on ose dire. Une exception cependant à
souligner: le Salome de La Nazimova (1926). Produit et interprété par
cette grande danseuse de l’époque, le film est d’une fidélité absolue et
hallucinante au monde de Wilde et de Beardsley. Jusqu’aux décors et aux costumes qui sont scrupuleusement respectés et
concourent à nous donner du mythe biblique la seule véritable adaptation
cinématographique digne de ce nom. Et les autres œuvres
illustrant ce même mythe, de G. Moreau à
G.A. Mossa ne font, nous semble-t-il, que corroborer ce qui précède. Curieux cependant, enfin, ce Salome, ca
1922, de Vera Willoughby. Le jeu
avec les cheveux évoque bien des références cinématographiques, du Grazy
de J. Bauer en 1915, première adaptation (dans la Russie tsariste en plus) du Bruges
la Morte de Rodenbach, jusqu’au joyau du cinéma fantastique qu’est I
Longhi capelli de la morte d’A. Margaretti de 1969. Deux autres héroïnes
bibliques sont ici à l’honneur également: Dalila et Judith. La première, nous dit la Bible, trahit
pour de l’argent son amant Samson. Femme fatalement fatale, bien sûr. Il serait oiseux d’en donner des exemples en
cent ans de cinématographe. Tout le
Film Noir se base sur cette donnée. Un
film s’impose toutefois par sa notoriété: le Samson and Delilah de Cecil
B. De Mille en 1949. Film seulement
impressionnant par la mégalomanie de sa mise en scène et la misogynie galopante
qui caractérise toute l’œuvre de ce réalisateur. Judith, par contre, nous paraît bien déplacée dans ce panthéon des femmes fatales. Holopherne, bien évidemment, y verrait objection, on peut s’en douter. Mais Judith est d’abord une patriote dont le seul but est de sauver son peuple. Peu adaptée telle quelle au cinéma, elle est cependant présente en une sorte de second degré dans des films tels Cabiria (C. Pastrone 1922), Ryan's Daughter (D. Lean 1970), Mary of Scotland (J. Ford 1935), Hidden Agenda (K. Loach 1989), Brief Encounter (D. Lean 1946). SIRENES ET SPHINX Les toiles de H. Draper, M.
Klinger et J.W. Waterhouse illustrant le mythe de la sirène parlent
d’elles-mêmes. Le cinéma nous entretient
peu de la sirène en tant que telle. Il y
a Miranda (K. Annakin 1948) bien sûr, gentille bleuette bien peu
terrifiante. Mais il y a aussi les
variations made in Hollywood des années ’50 où nous sont offerts des ballets
aquatiques dans lesquels l’incroyable Esther Williams nous éclabousse la
mémoire. Des
titres s’imposent: Easy to love (Ch. Walter 1953), Bathing
Beauty (G. Sidney 1944), Million dollars maid (M. Le Roy
1952). Et même le plus éloquent : Dangerous
when wet du même Ch. Walters qui récidive en 1953. Le bon goût n’est évidemment pas la qualité
première du cinéma hollywoodien et l’allusion graveleuse ne se cache, dans ce
cas, même plus. Il en va tout autrement du
sphinx. Il est le mystère et
l’énigme. Il intrigue et attire et peut,
de ce fait, se révéler fatal. Et ici, le
parallèle entre arts plastiques et cinéma s’avère flagrant. Ceci tout particulièrement quand on voit
les deux remarquables œuvres de F. Khopff présentées dans l’exposition. Un halo de mystère voile le regard de ces
femmes et fait immanquablement penser aux techniques du cinéma dés les années
20 en ce qui concerne le gros-plan féminin. La pellicule
orthochromatique, les filtres diffuseurs et les éclairages diffusants également
aidant, toutes les grandes stars de l’interbellum et des années 50 seront
captées de cette façon par la caméra. Du
noir et blanc des films autour de Greta Garbo jusqu’à Vivien Leigh en
Technicolor inégalé dans Gone with the wind (V. Fleming 1939), même
constante, même mystère fascinant, même écran d’inaccessibilité que chez
Khnopff. Ce n’est pas un hasard:
n’oublions pas que tous les grands techniciens du cinéma de l’époque étaient
originaires d’Europe et avaient de toute évidence apporté leurs sources
culturelles dans leur bagage d’émigrés. Dans cet ordre d’esprit,
tout aussi étonnante est cette oeuvre de F. Drtikol. Bien sûr, la photographie est ici toute
présente, mais le contraste entre la partie éclairée du sphinx et le socle
sombre sur lequel il est posé fait inévitablement songer au contraste sulfureux
du cinéma italien des années 60 et à l’emploi qu’il faisait de la pellicule
Ferrania aujourd’hui disparue et bien oubliée, à tort. Quelques autres héroïnes de rêve, sinon de cauchemar, attirent encore notre attention sur le parcours de l’exposition : Héléne de Troie, par exemple, dans une très belle toile de G. Moreau. Héléne femme fatale? Tiens, curieux. Car on sait depuis un certain Homère que la véritable raison de la guerre de Troie était essentiellement, comme toutes les guerres d’ailleurs, économique. Bien sûr, le chroniqueur accrédite la raison sentimentale de la même manière que les papes prêcheront les croisades sous couvert de religion ou encore que certaines idéologies bien plus récentes, se draperont hypocritement dans la bannière souvent mitée d’un nationalisme de bon aloi. Un film, un seul à notre modeste
connaissance, rend hommage à la véritable Hélène, bien plus victime de
l’agressivité et de l’opportunisme des hommes qu’instigatrice d’une guerre
longue et éprouvante: Helena de M. Noa réalisé en Allemagne (celle de
Weimar s’entend ) en 1924. D’autres encore…Abigail, la belle Hongroise (J. Gyarfas), la tentatrice trop victorienne de Parsifal (A. Hacker), Morgan le Fay soi-même, entourée par l’artiste F. Sandys de tout l’attirail indispensable à une magicienne digne de ce nom à l’époque des légendes arthuriennes, où semblable personnage devenait vite la sorcière forcément vilaine des contes qui effrayaient les enfants dans les chaumières enneigées. Tout ceci masque et
dissimule le mythe et passe miséricordieusement sous silence les origines
celtiques du mythe et la présence d’une
société matriarcale forcément inacceptable pour les victoriens ou assimilés qui
nous concernent ici. Quant au
cinéma…. Les adaptations
cinématographiques des grands mythes arthuriens ne se comptent pas mais de
Henry Hathaway avec son Prince Vaillant (1954) au Richard Thorpe de Knights
of the round table (1955), rien ne reste dans la mémoire de l’amoureux de
cinéma, sinon l’ampleur des premiers films en CinemaScope. Rien, sinon peut-être le
regard lumineux d’Ava Gardner dans le dernier cité. Dommage seulement que ce regard semble nous
dire, au delà des rayures de la pellicule: 'Qu’est-ce que je f… dans cette
galère?! FEMMES INNOCENTES ? Le curateur de cette très
belle exposition mériterait à lui seul un Prix de Rome pour ce point
d’interrogation. Les deux artistes présents,
A. Stevens et J. Tissot, ont de toute évidence tout compris d’emblée. Ce Sphinx de Paris et cet Embarquement
à Calais témoignent en effet d’un regard qui n’est pas dupe. Ces femmes sont ici ce qu’elles sont
réellement, disons-le : la meilleure et la pire des choses, selon le point de
vue. Ces deux artistes semblent
nous dire: 'Arrêtez, Messieurs, de noircir l’image de la femme parce qu’elle
vous demeure inaccessible. C‘est votre
incapacité à la voir et l’apprécier telle qu’elle est qui vous pose des
œillères. La Femme n’est pas forcément
l’ennemi car…'' Mais laissons là. Cela nous entraînerait trop loin et demeure en dehors du propos de cet article. Disons toutefois dans ce
contexte précis que le cinéma nous offre quelques portraits semblables et
similaires, fort heureusement. La
lumineuse Louise Brooks chez Pabst (Tachbug einer verlorne 1929), Lilian
Gish dans Broken Blossoms (D.W. Griffith 1919) et elle-même
encore, vieille et chancelante dans le merveilleux de justesse Whales of
August (L. Anderson 1987) , la bouleversante Jean Seberg dans la scène
finale de A bout du souffle (J.L. Godard 1959) qui, à la réflexion
placide de Belmondo agonisant: 'T’es vraiment une dégueulasse' ne peut
que répondre avec sa candeur et le charme indéfinissable de son accent
américain: 'C’est quoi, dégueulasse',
celles-là sont les véritables proches parentes de Tissot et Stevens. On pourrait multiplier les exemples à foison. Et les comparaisons plus ou moins sentencieuses. Last but not least, il y a
également dans cette exposition Edward Munch. Ses titres seuls, nonobstant la qualité intrinsèque indéniable de son
œuvre, sont éloquents: Harpie, Vampire ,
Cendres, Tête d'homme dans la chevelure d'une femme. Que dire, sinon que le problème véritable ne
réside pas dans la femme soi-disant fatale mais bien plutôt dans la psyché de
l’homme et de l’artiste qui l’approche. Et l’expressionnisme au cinéma, surtout le cinéma allemand des années 20
n’a pas, éclairages et angles de caméra biscornus mais fort beaux compris, d’autre
racine. Concluons: bien sûr, la
femme est une boîte de Pandore. Mais
l’homme fatal, cela existe aussi, non? Au cinéma, de Clark Gable à Richard Gere
et Al Pacino, même combat. L’Art, et le
cinéma ne fait pas exception, sont, par essence, fantastiques. Et font appel, de ce fait même à
l’inconscient, bien au delà de la raison raisonnée et raisonnable. Merci de nous permettre
encore de rêver, Messieurs les artistes et les réalisateurs de films, nous en
avons diantrement besoin! Rêver de quoi?
Devinez… Car qui a dit encore que la femme est l’avenir de l’homme? Il avait raison, mais on l’oublie trop souvent, en peinture comme en cinéma. Que dire alors de la vie elle-même? Marc
J. Ghens, |
Ava Gardner
Lillian Gish
Greta Garbo
D.W. Griffith
Jean Seberg
Louise Brooks
Vivien Leigh
Véronèse
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| Musée des Beaux-Arts d'Anvers. |
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| Exposition accessible jusqu'au 17 août 2003. | |
| Sur l'exposition elle-même : bientôt un article de Françoise Bernardi. |
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