En arrivant dans la salle, un bref et lointain tour d’horizon nous laisse penser que les oeuvres ici exposées sont gaies parce que colorées par rapport à ce qui a pu être vu au rez-de-chaussée avec Maurice Pasternak. Mais en s’approchant des gravures de Roger Dewint (Bruxelles, 1942), on change vite d’avis. Si les couleurs animent ses oeuvres, le traitement des figures traduit un certain chaos, une déchirure teintée d’ironie et d’humour. En privilégiant l’aquatinte et l’eau-forte, l’artiste obtient ce rendu nerveux, vibrant et nébuleux dans ses gravures. Ces techniques offrent également une grande souplesse dans la réalisation de ses compositions ainsi qu’une rapidité d’exécution.
Par une fausse maladresse des traits, Dewint nous présente son univers où évoluent des êtres mutilés, déchirés, meurtris. Les personnages représentés sont transpercés par toutes sortes d’objets tranchants, leurs corps sont déformés sans que ceux-ci semblent en souffrir. Cette représentation des hommes semblent traduire la difficulté de vivre, un mal être. Cette vision assez pessimiste est parfois présentée avec une ironie et un humour grinçant. Une certaine solitude habite les sujets de
Dewint, ces écorchés se présentent parfois comme des êtres incapables de vivre ou d’agir, ils évoluent chacun de leur côté. Le chaos et le désordre semblent faire partie intégrante de ces hommes, il n’y a pas d’issue et pas de volonté de s’échapper.
Dans les gravures de Dewint, on suit les traits, on cherche à savoir ce qui est représenté et puis une figure humaine émerge là où on ne l’attend pas, irréelle, parfois amputée d’un membre, désarticulée. L’artiste a délibérément privilégié le rendu d’une expression au dépens de la lisibilité de l’oeuvre. Si celle-ci apparaît souvent confuse, ce n’est que pour mieux traduire la violence qui anime ses personnages. Dewint met en scène la tragédie humaine. Les couleurs vives ne sont qu’un artifice pour mieux servir la brutalité de ses propos.
Inspiré par la littérature, il rend hommage à quelques personnalités qui l’ont touché comme Georg Trakl, Kawabata, Heiner Müller. La présence de ces écrivains aux oeuvres hantées par la mort, l’angoisse et la solitude offre un éclairage nouveau sur le travail du graveur bruxellois. Ce sont de véritables écorchés, marqués par la guerre et la violence d’un monde à leurs yeux décadent. Les gravures de Dewint peuvent être vues comme des interprétations graphiques de la vie de ces artistes tourmentés aux destinées tragiques (Trakl est mort d’une overdose, Kawabata s’est suicidé). Il aime également intégrer de courtes phrases dans ces compositions, il s’agit parfois de fragments de textes des auteurs auxquels il rend hommage ou d’un commentaire tout à fait personnel témoignant de l’humour grinçant de l’artiste. Influencé par la littérature, il a également réalisé des portraits des personnages de Michel de Guelderode en 1984.
On peut lui voir des affinités avec Pierre Caille qui a lui aussi développé un univers riche et personnel à l’humour caustique. Ces deux artistes, complètement en décalage par rapport au réel, ont cependant gardé l’homme au centre de leurs créations. Souvent mis à mal, déformé, soumis à leur propre imaginaire, il reste leur première source d’inspiration.
Roger Dewint aborde de façon tout à fait personnelle, avec le style qui lui est propre, des thèmes classiques de l’histoire de l’art comme Vénus, déesse de l’amour et de la fécondité. On est loin des représentations traditionnelles de la déesse de l’amour et de la fécondité, sa Vénus n’a rien de gracieux, féminin ou sensuel. Dewint a choisi le rouge, couleur du sang plutôt que de la passion, pour la réaliser. Il s’attaque également à d’autres mythes comme La chute d’Icare ou Ulysse. Il s’approprie le chef-d’oeuvre de Vélasquez La reddition de Breda, qu’il parodie volontiers dans Les lances de Breda (1991) ou Les clés (1991).
Le graveur bruxellois mélange le réalisme et le fantastique dans un univers tout à fait personnel et atypique, habité par des hommes à l’incapacité de vivre évidente. Dans un monde chaotique en perpétuelle déflagration, aucune issue ne semble possible pour ces hommes. Doit-on voir dans ce chaos un passage obligé pour permettre la naissance d’une nouvelle ère ou est-ce une état immuable du monde selon Dewint ?