LA LETTRE MENSUELLE

Chronique technique, 
octobre 2000, lettre N° 02.

Les    gravures et estampes

Technique des estampes, 
gravures et autres "multiples".

1ère partie :  Généralités et principes

 

Nous entamons ce mois une série de quatre articles qui traiteront des techniques des estampes, dont les gravures constituent la portion la plus riche, mais aussi la plus difficile. Nous apprendrons comment différencier une véritable gravure de sa reproduction en offset, une lithographie d'un vernis mou, à reconnaître les techniques utilisées : eau-forte, burin, bois, pointe-sèche, sérigraphie,... Avoir choisi une loupe pour illustrer l'en-tête est faible : c'est d'un compte-fil de bijoutier dont vous aurez le plus d'usage ! 

Nous emploierons souvent au long de ces articles le terme de "gravure" parce qu'il est plus familier aux oreilles. Celui "d'estampe" se rapporte à tout procédé d'impression sur papier ou autre support à partir d'un procédé impliquant une pression appliquée conjointement sur ce papier et la matière qui supporte le motif à reproduire. Il inclut donc la lithographie et la sérigraphie, alors que la gravure suppose une entaille de la matière, bois ou cuivre le plus souvent. Moyennant cette précision et bravant les reproches des puristes, nous utiliserons donc habituellement le terme "gravure", ou parfois "multiples", terme absolument générique.

On verra combien il a fallu des recherches passionnées pour aboutir dans certaines techniques. Rops et Rassenfosse ont mis des années pour mettre au point leur vernis mou -si on lit le livre de Nadine de Rassenfosse sur son aïeul, il semble que le mérite en revienne plutôt à Rassenfosse. Entre hydrocarbures volatils et pigments des encres, la santé des artistes fut parfois mise à rude épreuve !

 

- Pourquoi des multiples ?     début de l'article

Les gravures ont plusieurs atouts qui en font leur charme et leur attrait :

- Leur caractère de multiplicité : elles furent destinées à l'origine à une diffusion sinon éducative, au moins informative. Il est donc naturel que les premières virent le jour avec l'apparition de l'imprimerie, quasi-condition de leur naissance. Les applications les plus récentes dans une telle optique sont les images pieuses ou, encore plus abondants de nos jours, les affiches, tracts et autres folders -il s'agit alors tout au plus d'estampes sous la forme d'offsets : publicitaires, électoraux, ou dévolus à la défense de quelque cause.

Lorsque le multiple est la création d'un artiste, il a cet avantage d'en diminuer le coût et donc de rendre l'oeuvre abordable financièrement à un grand nombre d'acquéreurs. L'estampe peut ainsi être créée dans cette intention ; encore faut-il que l'artiste montre l'inclination et les dons spécifiques à ces techniques. Nombre d'artistes ont travaillé sur commande, mais parce qu'ils avaient déjà acquis une belle réputation en la matière. Soit ils ont illustré des livres (Les Fleurs du Mal ont donné des chefs-d'oeuvre) soit ils ont créé des supports publicitaires qui à présent peuvent se négocier à prix d'or. Un des cas les plus typiques est celui de Toulouse-Lautrec : une affiche lithographique peut partir en salle de vente à entre 40 et 100.000 FB mais les plus rares monteront jusque 10 ou 12 millions ( de 1.000 à 300.000 Euros) ! Il existe ainsi un véritable marché pour l'affiche, avec un argus et des livres de cotes. En Belgique, l'un des spécialistes en ventes publiques est M. Michel Lhomme à Liège (voir sa fiche sur notre site).

- En-dehors de ce caractère d'accessibilité, parfois relative j'en conviens, la gravure possède un charme propre qui a conduit maints artistes à en faire l'un de leurs modes créatifs de prédilection, voire le seul. Je pense que c'est dans la taille douce que peuvent s'exprimer au mieux toutes les spécificités de cet art, qui n'est certainement jamais mineur ou accessoire à l'oeuvre picturale, même s'il peut lui être complémentaire.

Un collectionneur appréciera la composition (formes, volumes), tout autant que la lumière rendue le plus souvent par le seul jeu des lignes noires de l'encre sur le blanc du papier. Il sera ému par le velouté d'un tracé à la pointe-sèche, la finesse des lignes d'une eau-forte, l'harmonie et la diversité des juxtapositions d'aplats en aquatinte. C'est donc à la fois la qualité intrinsèque de la planche et la virtuosité technique de l'artiste que l'on goûtera.

Proche de la passion du bibliophile, le support de l'impression fera l'objet de toutes les attentions : papier le plus souvent, on pourra -et on devra pour des questions d'authentification parfois- en scruter la texture, l'origine, la trame, le filigrane,... son état aussi car  il est fort sensible aux conditions de conservation. Les reliefs que l'impression a laissés fournissent souvent de précieuses indications sur la technique.

 

- Les principes de base début de l'article

Pour ce premier article, nous allons d'emblée exposer la différence entre la taille d'épargne ou en relief, la taille en creux (souvent la taille douce) et l'estampe à plat (la lithographie, mais aussi l'offset). Ces principes sont indispensables à maîtriser avant d'aller plus loin.

* La taille en relief. Dite aussi taille d'épargne, elle consiste à éliminer les parties non imprimantes, par des procédés mécaniques ou chimiques. Les parties restantes, qui représentent le dessin, sont encrées, et c'est cette encre que le papier va chercher par contact et pression adéquate. Le principe est celui du tampon encreur qu'utilisent tous les fonctionnaires du monde. En art, le principal support est le BOIS (figure à gauche ci-dessous).

* La taille en creux, dite encore en taille-douce. Les lignes ou les points du dessin sont ici creusés dans une plaque métallique -souvent du CUIVRE (figure droite ci-dessus) et l'encre est déposée dans ces creux. Le papier va "chercher" cette encre dans les creux lors de l'impression. Il est évident que la pression exercée doit être forte, et le papier généralement mouillé pour lui permettre de s'insinuer dans ces creux. Les creux peuvent être réalisés sur la plaque métallique par des procédés physiques : la pointe-sèche, le burin et d'autres outils que nous verrons plus tard ; ou par des procédés chimiques, et ce sont toutes les techniques de l'eau-forte avec ses variantes comme, notamment, le vernis mou, l'aquatinte ou l'héliogravure.

* L'impression à plat. On ne parle plus de gravure sensu stricto ici, puisque la PIERRE -le plus souvent lithographique en l'occurrence (figure ci-dessous) n'est pas creusée. Les parties imprimantes se trouvent dans le même plan que les parties non imprimantes. Le principe utilisé est celui de la répulsion réciproque entre l'eau (la pierre est mouillée) et la matière grasse de l'encre. On trouve donc essentiellement  dans cette catégorie la lithographie qui a permis de belles réalisations artistiques, et l'offset, procédé industriel de reproductions de masse, qui peut servir certes à de très beaux ouvrages mais reste hors du domaine de l'estampe originale.

Les principes ici schématisés sont essentiels pour comprendre les différences entre la taille d'épargne ("BOIS"), la taille-douce ("CUIVRE") et l'estampe lithographique ("PIERRE"). La ligne représente la feuille de papier -ou tout autre support d'impression.

 

 

 

- Les artistes belges et l'estampe.      début de l'article

Plusieurs peintres belges ont donc eu une activité de graveur tout à fait remarquable. Il faut citer Ensor, Camille Barthelemy, Frans Masereel, Rik Wouters, Auguste Donnay, Armand Rassenfosse. Le cas de Felicien Rops est sans doute encore plus exemplatif : on peut affirmer que son oeuvre dessiné et gravé est souvent de plus haute qualité que son oeuvre peint. Encore qu'un article supplémentaire mériterait d'étudier toutes les gravures de Rops, dont certaines furent gravées par Bertrand notamment, et parfois de manière posthume.

Quelques artistes sont ainsi plus réputés pour leur oeuvre gravé : citons François Maréchal, Jules De Bruyckere, Jean Dols, Marcel Langaskens, Auguste Danse, Roger Hebbelinck, Albert Delstanche.... pour ne citer que les premiers qui viennent à l'esprit.

 

- L'authenticité des gravures.     début de l'article

Ce problème est souvent délicat et épineux. Tout le monde sait que l'entourage de S. Dali lui faisait signer des feuilles vierges sur son lit de mort ; d'autres par après ont continué à signer après à la place de Dali, mais ceci est une autre histoire. Après la mort de René Magritte, sa veuve Georgette a autorisé des tirages supplémentaires de nombreuses lithos. Elles sont mentionnées comme telles, mais peur-on affirmer que cela correspondait à l'intention du créateur ? Des cuivres de James Ensor ne sont pas détruits (griffés comme ils devraient l'être), et sont dans des mains plus ou moins connues. De son vivant, Ensor a autorisé par ailleurs des tirages supplémentaires, par exemple de la série des Péchés capitaux pour L'Art illustré : on sait que le tirage fut de 200, non signé dans la marge mais seulement dans la plaque. Ces tirages ont une valeur, mais moindre que le premier tirage ; ils sont sur vergé au lieu d'être sur japon.

Comment faire ? Il faut d'abord se renseigner -c'est la clé du succès en matière d'art, voyez le premier de nos articles sur les ventes publiques- en consultant les ouvrages existants et si possible les catalogues raisonnés. Il faut aussi examiner l'oeuvre. Après avoir lu nos 4 articles, vous devriez pouvoir distinguer un offset d'une lithographie en un quart de seconde ! Une eau-forte ne peut être tirée à des milliers d'exemplaires. Le tirage princeps est habituellement d'une centaine de feuilles (hors quelques épreuves d'artiste, et des états intermédiaires encore plus rares). Si l'on poursuit au-delà de ce nombre, le cuivre s'écrase et la qualité des traits s'estompe : à vous d'analyser la finesse, le support par rapport aux descriptions des catalogues.

La numérotation est d'une aide certaine, de même que la signature. Mais il convient de ne pas s'y fier aveuglément : les faussaires y comptent. Voyez sur notre fiche "Rops" ce que nous disons des monogrammes "FR" : 9 sur 10 sont probablement des faux ajoutés postérieurement... et pas par Rops.

Et ce qui précède ne concerne que les tirages douteux ou mal attribués. Combien de fois n'ai-je pas vu dans de petits commerces, plus souvent par ignorance que véritable malhonnêteté, présenter des offsets pour des lithos, des héliogravures pour des eaux-fortes ; avec parfois des "cuvettes" typiques de l'eau-forte faites alors par des escrocs.

 Conclusions     début de l'article

Cette série est didactique mais avec le souhait de fournir des outils pratiques, développés les mois prochains. Je voudrais ajouter, ayant avoué mon penchant pour la taille-douce, dire que dans cette technique chaque multiple pourrait être qualifié d'original !

J'explique ce qui paraît antinomique. Avant chaque passage dans la presse d'impression, le plaque est lavée, encrée, "paumée" -c'est à dire que l'on passe la paume de la main pour retirer le surplus d'encre qui dépasse des creux. Cette intervention humaine n'est jamais dosée de la même manière. Il en résulte que le résultat sera chaque fois différent, et il n'existe pas deux eaux-fortes identiques. 

Voilà qui ajoute au charme de la technique !

E. Mons delle Roche   

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