LA LETTRE MENSUELLE
Etude sur un tableau de Xavier Mellery. Août  2001 .
"Intérieur à l'Ile de Marken"  ou 
"La Fiancée dans la Pronkkamer".

Intérieur à l'île de Marken


Xavier Mellery

Huile sur toile marouflée sur bois
65.5x48 cm
Musée d'Art wallon, Liège


© Musée d'Art wallon et Crédit Communal pour la photo

Je propose à travers ce tableau de situer Mellery dans les styles de l'époque, et notamment de déterminer pourquoi il est un précurseur du Symbolisme. Nous offrons également la fiche de Xavier Mellery afin que vous en sachiez plus sur l'artiste.

1. Impressions spontanées du tableau.

L'oeuvre du Musée d'Art wallon est intitulée, selon les sources consultées, soit "Intérieur dans l'île de Marken", soit "La Fiancée dans la Pronkkamer". Elle date de 1878.

Nous voyons une jeune fille au doux visage peu attentif, assise dans un intérieur où règne un apparent bric-à-brac. Ceci est l'impression première qui ne résiste en fait pas à une lecture un peu minutieuse.

On commence ainsi par se rendre compte qu'il existe un contraste flagrant entre le haut et le bas du tableau.

La moitié supérieure est en effet abondamment chargée d'assiettes, de petits tableaux, d'objets familiers divers mais tous scrupuleusement rangés. La touche en est impressionniste et le sujet réaliste, nous paraît-il de prime abord. On a d'ailleurs dit de Mellery qu'il faisait de "l'Impressionnisme intérieur" (sic ! Alfred Stevens lui écrivait : "Votre art, voilà l'Impressionnisme"), comme on a parfois écrit qu'il appartenait à l'école Intimiste. Sauf à rajouter un -isme de plus, je ne pense pas que cette classification nous apporte plus d'information. Ou alors à considérer par ce biais -mais j'en choquerai plus d'un- que l'Intimisme est la voie somptueuse qui réconcilie Réalisme et Symbolisme !

Le bas du tableau est par contre largement dépouillé, moins diversement coloré. En y regardant de plus près, on est surpris de voir par transparence de la jupe, non pas les deux jambes de la jeune personne, mais les pieds de son siège !

Deux hypothèses viennent à l'esprit : le peintre a commis un innommable oubli, ou le tableau est inachevé. Rien de tout cela n'est possible chez Mellery, qui est un des artistes les plus réfléchis, les plus attentifs au trait, un des plus perfectionnistes et des plus anxieux aussi sans aucun doute.

Nous devons donc postuler qu'il s'agit d'un geste délibéré et, comme tel, chargé de sens.

Si ce détail n'est pas toute l'explication, il nous achemine vers la description des raisons qui font que ce tableau est symboliste.

2. Le symbolisme du tableau.

Nous ne reprendrons pas ici les définitions du Symbolisme, qui sont d'ailleurs multiples comme le mouvement est protéiforme. Je me contenterai de citer l'approche qu'en dégage Somville (in "de Roger de le Pasture à Paul Delvaux", Stiennon J., Duchesne J-P;, Randaxhe Y, Ed.Lefèbvre et Gillet, Bruxelles, 1988) en évoquant le sens premier du symbole : "Peut-être le seul commun dénominateur d'artistes -au demeurant très différents- qui oeuvrèrent à la fin du siècle dernier à représenter la déréliction de la condition humaine dans la forme d'une attente, tour à tour riche d'espérance, angoissée ou désespérée."

Car que veut représenter Mellery dans ce tableau : non pas le portrait d'une femme, mais la pensée de cette femme, sa nostalgie (la nostalgie d'une fiancée de marin dont la place est vide). Plus, je dirais que cette femme n'existe que par son rêve, son "silence animé" (anima signifie âme). Et ceci n'est pas une supputation gratuite quand on sait que Mellery intitula sa série de dessins "L'Ame des Choses".

Elle n'a dès lors plus besoin de corps, il est accessoire en tout cas dans l'intention du peintre. Nous rejoignons Lemmonier pour qui Mellery "exprima, avec une sympathie émue, (...) la mélancolie des logis où règnent les ombres, le silence du déclin chez les êtres et les choses", ou encore, à propos des jeunes femmes que peint Mellery : (elles) "inclinent au silence des âmes repliées sur elles-mêmes".

En fait, même le haut du personnage participe de cette aliénation du monde concret, de cette désincarnation : son vêtement fusionne avec le tissu du dossier. Remarquons aussi le fond d'or qui tend à sacraliser la représentation.

Déjà dans ce tableau donc, Mellery exprime certaines des préoccupations du Symbolisme à venir. Il ajoute à la simple représentation "le mystère, les jeux de l'ombre, le flou du rêve, une aura poétique qui décrochent de la réalité" (ROBERTS-JONES Philippe, La Peinture Irréaliste au XIXe siècle, Office du Livre, Fribourg, 1978). Lui-même écrira en 1905 : "C'était cette vie intérieure, cette vie psychique que je voyais dans les choses" (cité par Roberts-Jones, ibid).

3. Mellery, le symbolisme et la femme.

Je souhaite dire un mot sur les rapports que ces trois composantes établissent entre elles, notamment à l'éclairage de ce tableau.

On s'est souvent posé la question de savoir si les Symbolistes aimaient la Femme. J. Pierre (PIERRE Jos, "L'univers symboliste ; Fin de siècle et décadence", Ed. du Club France Loisirs, Paris, 1991) donne une brillante exégèse des rapports de ces artistes avec l'Idéal féminin. Il en conclut que nul mieux que Khnopff n'a perçu la psychologie (narcissique) de la femme, et les miroirs en témoignent.

Mr. Pierre écrit un peu rapidement que "ce qui distingue Khnopff entre tous les artistes pour lesquels la femme a constitué un thème privilégié d'observation (...), c'est la relation qu'il a su déceler entre la femme et le silence, relation faite de retenue naturelle, des contraintes venues de l'éducation et de l'environnement, de goût pour le secret, voire pour l'indicible, de nostalgie enfin pour une autre existence peut-être". Or, si nous relisons cette phrase devant "L'intérieur dans l'Ile de Marken", nous constatons qu'elle définit exactement ce qu'a voulu traduire Mellery, qu'elle s'adapte mot pour mot. On pardonnera à M. Pierre son impétuosité en nous rappelant les liens qui unirent les deux artistes.

Chez tous deux néanmoins, et en particulier dans l'oeuvre que nous étudions, on a tout de même l'impression d'une "chosification" de la femme, au moins de sa composante matérielle quand ce serait au profit de sa vie intérieure. Je pense l'avoir démontré. La même impression se dégage des dessins de Mellery : des béguines toutes pareilles comme des statues vues de dos qui annoncent les joueuses de tennis-potiches de Khnopff.

Ainsi, je me refuse à reconnaître aux Symbolistes le don de découvreurs de l'âme féminine. Ce qu'ils ont transposé dans leurs oeuvres, ce n'est pas tant la psychologie de l'autre sexe, que les projections de leurs propres fantasmes, de leurs troubles, de leurs ambiguïtés, du flou de leur détermination relationnelle (Il se dégage selon moi la même ambiguïté dans le Pornokrates de Rops). Ils ont consacré la magnificence de la femme à leur seul assouvissement.

Si le terme n'était par ailleurs galvaudé, je dirais que les Symbolistes ont créé la "femme-objet" : objet certes parfois sublime et souvent troublant, mais objet de leurs craintes cachées, de leurs désirs et impudeurs inassouvis ; outil de leur glorification de la pensée et du rêve (c'est ici flagrant), voire de l'illusion ; objet, oserai-je dire d'une sorte de transfert psychanalytique libératoire. Mais c'est l'homme qui se libère, haïssant/adorant son thérapeute.

Cette ambivalence via cette réification trouvera son aboutissement chez Delvaux, ce qui, soit dit en passant, confirme la filiation du Surréalisme et du Symbolisme.

Ce sont les interrogations sur soi et les angoisses que les réponses procurent qui donnent les plus belles réalisations artistiques. Le Symbolisme est par là splendide et ardu, inquiétant et accrochant, scandaleux et enjôleur. Mais je ne parviens pas, si j'aime ses femmes, à me persuader qu'il ait aimé la Femme.

   Emmanuel Mons delle Roche           

Bibliographie.
CASO Paul, Un siècle de peinture wallonne de Félicien Rops à Paul Delvaux, Rossel Edition, Liège, 1984.
HELLENS Franz, Xavier Mellery, Collections Peintres et Sculpteurs Belges, Ed. des Cahiers de Belgique, Bruxelles,1932.
LAMBRECHTS Marc, Fin de Siècle, Dessins, pastels, estampes en Belgique de 1885 … 1905, Catalogue de l'exposition, CGER,Bruxelles, 1991.
LEMONNIER Camille, L'Ecole Belge de Peinture, 1830-1905,Librairie Nationale d'Art et d'Histoire, G. Van Oest & Cie, Bruxelles, 1906.
PIERRE Jos‚, L'univers symboliste ; Fin de siècle et décadence, Ed. du Club France Loisirs, Paris, 1991.
ROBERTS-JONES Philippe, La Peinture Irréaliste au XIXe siècle, Office du Livre, Fribourg, 1978.
SABATINI Liliane, Le Musée de l'Art Wallon de Liège, Musea Nostra, Ludion SA, Bruxelles, 1988.
SOMVILLE, in De Roger de le Pasture … Paul Delvaux, Stiennon J., Duchesne J-P., Randaxhe Y., Ed. Lefèbvre et Gillet, Bruxelles, 1988.

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