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LA LETTRE MENSUELLE |
| Les chroniques de
Françoise Bernardi. Septembre 2001 Les graphistes et l'affiche au Théâtre National de Belgique. |
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Après de nombreuses attentes et incertitudes, le Théâtre National de Belgique déménage, il quitte la tour Rogier pour le Kladaradatsch ou Pathé-Palace. Ce lieu va accueillir provisoirement le premier théâtre de Belgique qui à long terme devrait investir de nouveaux locaux spécialement construits pour cette institution au boulevard Jacqmain. Ce déménagement a une fois de plus laissé paraître les divergences et même les conflits entre les Communautés française et flamande qui toutes deux revendiquent l'achat du Klada. Mais les éternels conflits communautaires ne feront pas l'objet de cet article. Si de grands auteurs, comédiens ou encore metteurs en scène se sont succédé au Théâtre National, les graphistes ont également marqués l'institution qui reste, pour certains, gravée dans les mémoires grâce à ses affiches. Cette page qui se tourne pour le National est l'occasion d'évoquer son histoire au travers de ses très nombreuses affiches qui depuis plus de 50 ans animent les murs de Bruxelles. Après la guerre, l'Etat marque sa volonté de s'investir dans la vie culturelle en subventionnant un théâtre national comprenant deux sections, une de langue flamande à Anvers et l'autre de langue française à Bruxelles. Cet engagement des pouvoirs publics dans le monde théâtral vise essentiellement à encourager les auteurs dramatiques belges qui doivent être joués chaque année au Théâtre National. La direction de ce nouveau théâtre est confiée à Jacques Huisman, membre des Comédiens Routiers, troupe de théâtre amateur des années 30. Dès les premières années, le National veut communiquer avec un large public, il est présent dans la ville notamment grâce à ses affiches. Celles-ci s'articulent principalement autour du texte informatif et ne sont pas en lien étroit avec la pièce annoncée. Dans la forme, elles se réfèrent à l'architecture théâtrale, une géométrie stricte rappelle la scène (Don Carlos) ou le chapiteau (L'école des femmes). Au début des années 60, la rigueur et la géométrie font place à des personnages de la Commedia Dell'Arte qui viennent animer l'affiche. René Lambert fait de son Arlequin le présentateur du spectacle (Rashomon), alors que Julian Key simplifie l'affiche, la réduit au bonnet d'Arlequin qui évoque à lui seul tout un univers du spectacle (La résistible ascension d'Arturo Ui). Les affiches du National des années 50-60 annoncent un spectacle avant tout par un texte. Au fil du temps, l'image va prendre le pas sur le texte et s'accorder le plus fidèlement possible avec le spectacle. Le Théâtre National qui est le premier théâtre de Belgique, le plus subventionné par l'Etat, doit, par ce statut, véhiculer une image forte. Il doit se distinguer de ses concurrents et l'affiche peut l'y aider. Avec le temps et les subsides, il s'est confortablement installé dans le paysage culturel. La période qui s’étend de la fin des années 60 au milieu des années 80 peut être considérée comme un âge d'or pour l'affiche au Théâtre National. Des graphistes véritables créateurs d'images nouvelles s’attachent désormais à créer une affiche en lien étroit avec le spectacle. Manfred Hürrig travaille pour le TNB de 1967 à 1980 en tant que scénographe et graphiste. Cette double fonction lui permet d'établir un lien étroit entre le spectacle et l'affiche qui l'annonce. Les procédés ainsi que les thèmes abordés par Hürrig permettent de structurer l'analyse de ses affiches en trois points principaux : la référence à une époque, un lieu ou des personnalités, l'agrandissement d'objets, la création d'être hybrides. Pour certains spectacles, Hürrig fait allusion à l'époque de la pièce, au lieu où elle se déroule et à des personnalités importantes du monde culturel et politique (Tartuffe; Britannicus; La bonne âme de Se Tchouan). Par l'agrandissement d'objets familiers, il permet de concentrer l'attention du passant sur un élément particulier qui prend des allures démesurées par rapport à son aspect réel (Les folles affaires de Ivan Kreuger). La création d'êtres hybrides, de personnages coupés (Le premier), décomposés ou recomposés parfois à partir d'éléments insolites est un procédé courant chez Hürrig. Il a souvent adapté l'homme ou des parties de son anatomie au contexte du spectacle, à son histoire. On retrouve alors la fusion de l'homme et l'animal (La flemme; Histoire d'un cheval), la présentation de fragments anatomiques, la mise en avant de l'homme déshumanisé ou encore un éloge à la féminité. Ce graphiste a également additionné la photographie avec d'autres procédés graphiques, il retravaille ce support, le retouche pour l'accorder au plus juste avec le spectacle. La photographie n'est jamais utilisée telle quelle par ce graphiste. Il est important de noter qu'il en règle lui-même la mise en scène, il ne s'agit pas d'une simple commande, il compose cette photographie, il la retravaille. Il s'agit pour lui d'une technique qui lui offre d'autres possibilités graphiques (La petite plante, Chasseurs de tête). L'être humain est le sujet qui l'attire le plus, le résultat est un univers intrigant où son esprit de synthèse permet de concentrer nos regards sur un seul élément. Les influences se confondent dans l'ensemble des affiches de Hürrig teintées de surréalisme, d'expressionnisme et de pop art. Nicolas Claes succède à Manfred Hürrig pour la réalisation des affiches au National. A la différence de son prédécesseur, ce graphiste est indépendant au monde du spectacle, il ne réalise ni décors ni costumes. Il assiste aux réunions des acteurs et du metteur en scène, il se familiarise ainsi avec la pièce et le ton qui lui sera donné. Les notes et les croquis qu'il prend à cette occasion lui servent de base de travail. En restant très proche du texte et de son auteur, on peut distinguer trois manières de concevoir l'affiche chez ce graphiste. Il peut s'intéresser aux personnages du spectacle ou à son auteur et les présenter sous forme de portraits réalistes. Dans un esprit plus synthétique, le sujet de la pièce et ses personnages peuvent fusionner en un seul être (La maison de poupée ; Hollywood, Hollywood). Dans une troisième perspective, l'affiche propose le décor du spectacle tel qu'il est au lever de rideau (Warna). Sa conception de l'affiche est plus narrative, il y évoque plusieurs éléments du spectacle. Au gros plan ou à la concentration sur un seul élément, Claes préfère une vue d'ensemble, plus narrative mais aussi plus chargée qui s'éloigne parfois de l'essentiel du spectacle. Si son affiche reste très proche de la pièce, il en multiplie les références de sorte qu'il est difficile de la saisir du premier coup d'oeil. Nicolas Claes illustre de façon assez littérale la pièce, le sujet, ses personnages. En 1985, Denis Ducrocq, graphiste de Jean-Claude Drouot au Théâtre de Reims, suit ce dernier quand il prend la direction du Théâtre National. Pendant cinq ans, ce graphiste français travaille le plus souvent à partir de photographies d'acteurs mis en situation afin de rendre le ton du spectacle ou de peintures puisées dans les livres d'art (Le balcon). Denis Ducrocq a parfois retouché ses photographies (Il Campiello ; Coriolan). Cette période marque un tournant pour le Théâtre National qui continue à diffuser des affiches mais la photographie a pris la place de l'illustration graphique et ce de façon quasi définitive. A partir de cette époque le graphiste travaille à la mise en page des photographies, sa fonction a bien changé. Les affiches de Denis Ducrocq se réfèrent de façon concrète au spectacle par l'intermédiaire de ses acteurs, mais qu'en est-il du rapport avec le contenu du spectacle? Ces photos peuvent contribuer à ancrer les visages des comédiens dans l'esprit des passants. Il s'agit là d'un faible argument pour expliquer ce manque de créativité cependant coûteux puisque ces affiches sont de grand format, en couleurs et imprimées sur papier épais de qualité. Ce choix artistique est très symptomatique de la société dans laquelle nous vivons où tout doit aller très vite, tant à la création qu'à la réception du message visuel. Quel que soit le domaine de l'affiche, commercial, culturel ou politique, la photographie a remplacé l'illustration. Jean-Claude Drouot ne reste que cinq ans à la tête du National, cédant sa place à Philippe van Kessel qui doit régler les déficits du premier théâtre de Belgique et renforcer son audience. De 1990 à 1995 Gilles Fiszman définit une structure claire et récurrente dans l'affiche. A travers la répétition d'un schéma type, un lien s'établit entre toutes les affiches d'une même saison, celui-ci est renforcé par le thème de la saison qui apparaît sur chaque affiche. Le logo change également pour devenir plus dynamique et coloré. Les affiches de la saison 1994-95 intitulée histoires d'Histoire n’offrent qu'une place restreinte à l'illustration. Cette nouvelle structure permet une reconnaissance rapide du théâtre. La composition aérée permet une lecture simple et directe des informations. La question que l'on peut se poser est pourquoi garder une image si la conviction n'y est plus, s’il s'agit de reconnaître un théâtre plutôt qu'un spectacle. Cette période marque un essoufflement et une interrogation sur le maintien de l'affiche. La recherche graphique n'est plus axée sur la création d'une illustration en rapport avec le spectacle mais sur l'idée d'une reconnaissance rapide du théâtre. Si la photographie devient le support privilégié pour l'annonce de spectacle, elle reste un lieu de créativité quand elle est réalisée par des artistes contemporains qui travaillent d'après commande. Marie-Françoise Plissart, photographe indépendante, réalise de nombreux travaux de commande sur la ville de Bruxelles ainsi que des romans-photos, elle occupe également la fonction de photographe de plateau, ce qui lui permet de porter un autre regard sur le monde du spectacle. Les répétitions, les préparatifs techniques, les coulisses sont saisis par la photographe et mis en affiche à l'occasion du 50ème anniversaire du National par le graphiste Gilles Fiszman. Michel Moers est le dernier graphiste engagé par le Théâtre. Son arrivée marque un changement d'orientation en ce qui concerne la politique de communication. En effet, une seule affiche est crée chaque année, elle a pour fonction de présenter le nouveau programme et de relancer les abonnements. Cette affiche de saison est diffusée au mois de septembre et de janvier. Michel Moers qui se définit comme un néo-pop, photographie des modèles réduits en plastique (fleur, jouets, etc.). Le résultat est une affiche très colorée, épurée et même esthétique (Saison 1996-97 ; Saison 1998-99). Si le théâtre s'attache le plus souvent un graphiste ou un photographe pour une période minimum d'un an, il arrive que des artistes travaillent de façon exceptionnelle sur la création d'une seule affiche durant la saison. Ainsi, François Schuiten, Françoise van Kessel ou encore Annick Blavier ont collaboré avec le National pour une seule affiche. Ils y ont chacun apporté leur empreinte et leur style. L'évolution de l'affiche au sein du Théâtre National peut s'expliquer par l'histoire même de l'institution, la succession de ses directeurs et les moyens financiers dont ils disposent. Les différents artistes qui se succèdent apportent chacun leur univers, leur conception de l'affiche. La politique de communication du théâtre influence également la création des affiches. Le Théâtre National a traité l'affiche sous de multiples formes, les graphistes ou photographes qui s'y sont succédés ont chacun apporté une conception très personnelle de l'affiche avec des techniques qui leurs sont propres. Au-delà du budget nécessaire pour la création et la diffusion des affiches, le National pense en avoir fait le tour et s'interroge sur la nécessité de son maintien. Cette question n'a finalement pas de sens si l'on considère que chaque année des étudiants en art graphique, publicité ou illustration sortent de nos écoles, chacun avec une personnalité, des idées plein la tête, des projets et une ambition qui ne trouvent pas toujours à s'exprimer. La créativité, l'imagination des jeunes diplômés pourraient donner un souffle nouveau aux affiches du National. L'affiche pourrait justement être la vitrine de cette institution en plein changement. Même si la situation est précaire et incertaine, le Théâtre National vit toujours, ses spectacles sont joués. Il est actuellement plus important que jamais de se montrer et de clamer son existence, sa persistance. Françoise Bernardi Illustrations :
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Françoise Bernardi a écrit pour
le site un autre article sur le thème de l'affiche :
L'affiche de théâtre en Communauté française
de Belgique,
qui était son sujet de mémoire pour la licence en Histoire de l'art.
Les autres articles sont accessibles via nos
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