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LA LETTRE MENSUELLE |
| Un peintre de Nervia, à l'occasion de la rétrospective actuelle - Septembre 2002. |
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Léon Navez : dessiner la pureté, par Françoise Eeckman. |
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Anto-Carte,
professeur à l’Académie de Bruxelles, ne sort pas de ce rôle quand il imagine
avec le sage Buisseret et l’efficace Eeckman de créer Nervia. Malgré la
présence de personnalités plus âgées et affirmées comme Rodolphe Strebelle ou
Pierre Paulus, il s’impose sans partage comme le maître du groupe. C’est lui
qui en définira la ligne, invitant les plus jeunes à ne plus s’égarer en de
déraisonnables tentations techniques ou iconographiques, qui, en cet
entre-deux-guerres, pullulent de partout, partagées entre surréalisme et
abstraction. Les plus jeunes le craignent et “ Monsieur Carte ”
n’hésite pas à en jouer en adoptant l’adage “Qui m’aime me suive”.
C’est lui qui, en 1938, décidera de dissoudre le groupe qu’il avait initié dix
ans plus tôt. En attendant, la chance est grande pour ces jeunes artistes
d’avoir rencontré une telle personnalité. Cette invitation
à renouer avec le beau métier, avec cette science artisanale, se
traduira par la primauté du dessin, prélude à toute composition, qu’il s’agisse
d’un tableau, d’un vitrail ou d’une tapisserie. En outre, Carte leur inculque
l’importance du maniement des couleurs, des huiles et des vernis, la
préparation de la toile et les implications visuelles de la juxtaposition des
tons. À cette conscience absolue du côté artisanal de la peinture, Léon Navez, peut-être plus que tout autre “Nervien”, répondra présent. Toujours insatisfait, peu sûr de lui, il sera ce perfectionniste digne des temps anciens de la peinture, cet artisan scrupuleux du dessin et de la composition longuement pensée. Sa peinture se caractérise à la fois par la pureté de ses formes et la justesse des moyens techniques qu’elle met en œuvre. S’ils ne sont ni secs, ni appuyés, dessin et contours prévalent, s’opposant en cela avec la conception traditionnelle de la peinture dite flamande, qui marquait la primauté de la couleur. Anto-Carte, en voyant les lithographies illustrant Pureté, édité en 1935, est satisfait de ce disciple et ne manquera pas d’exprimer son bonheur devant ces compositions : “On feuillette ces images dont la candeur n’a d’égale que la fraîcheur d’exécution avec l’impression que ton art, mon cher Léon, tient dans cette jeune pureté, et que tu peux dire beaucoup avec peu de chose”. L’amitié entre les deux hommes, que douze années séparent,
est profonde, renforcée par un séjour qu’ils font ensemble à Florence en 1929.
L’influence du style et du monde mystique de Carte est particulièrement
sensible dans Laissez venir à moi les petits enfants, peint par Navez en
1927. Les yeux bleus des enfants convergent vers la croix et les deux bouquets
très “nerviens” qui l’entourent. Une piété naïve imprègne les
regards, miroirs de leur ferveur. Le plan médian avec son carrelage torve
resserre la composition. La porte, ouverte vers un paysage vallonné et doux,
aux tons pastel, enlève tout expressionnisme à la scène. En contrapposto, on
trouve les deux images de la mère : la Mère de Dieu figurée sur une icône
au mur et les mamans portant les enfants dans leurs bras. Par-delà Anto-Carte,
c’est aussi l’univers de Gustave van de Woestyne qui transparaît. Cette influence des thèmes bibliques se retrouve dans d’autres œuvres de Navez datant de la période Nervia : Femme et enfants, traité comme une Madone avec l’Enfant-Jésus et saint Jean-Baptiste, ou encore la Nature morte à la Vierge, opposant temporel et spirituel, où la petite Marie en biscuit contraste avec la gravure de mode du début du siècle. À l’avant-plan, une petite croix serpente malicieusement sur le drapé. Le Dimanche à la campagne relève de cette même tendance. On y voit des réminiscences certaines d’un Repos pendant la fuite en Egypte, transposé dans le monde des travailleurs (mains de la mère, veste du père). Les teintes sont délavées, réveillées par le rouge du vêtement de l’enfant. Plus dure, La vieille femme impressionne par sa
sévérité et sa raideur. Les mains croisées parlent d’une vie rude pleine
d’amertume. Les lèvres tombantes et le regard peu indulgent accentuent le
désespoir de la scène. Elle n’attend plus que la mort. Des détails à
l’arrière-plan viennent quelque peu alléger cette austère vision. L’influence
de Carte est ici déterminante. Dans
l’œuvre de Navez, la spontanéité trouve peu de place. Amoureux des compositions
bien ordonnées, il peint avec le respect de son métier et le désir de ne pas
décevoir ses aînés. Cette anxiété à “bien faire”, à user d’une
technique sans faille, transparaît souvent. Caparaçonnés d’un halo de mystère, ses
tableaux se refusent à tout décodage immédiat. Le côté très dessiné, parfois
même emprunté, de certaines de ses compositions le protège d’une sensibilité
sans doute trop exacerbée. Teintées d’un voile de mélancolie, d’onirisme, voire
même de pessimisme, ses œuvres frappent d’emblée par leur caractère pudique et
réservé. Une sourde angoisse y pointe, sans que l’on puisse vraiment déterminer
son origine. Résultante d’un artiste orphelin très jeune ? Peut-être… La réalité,
transposée dans son monde, se rigidifie et joue d’un étrange statisme,
caractérisé par un manque apparent d’émotions personnelles. Un silence plane
sur les œuvres ; les regards fuient, comme tournés vers l’intérieur ; les
visages occupent une grande place, modelés souvent avec une grande pureté :
ceux des enfants sages aux grands yeux noirs, ceux des jeunes filles rêveuses,
aux yeux en amandes et à l’allure penchée. La toilette, de 1935, est, à cet égard, une
œuvre-clé, de laquelle se dégage une atmosphère grave, délicate et teintée de
tristesse. Les trois personnages, influencés par Buisseret, forment un arrondi
au centre de la composition. Une fenêtre troue l’espace d’une ligne perspective
et allège avec le bouquet la sensation de malaise qui se dégage de l’œuvre.
Détail révélateur de l’époque : une corbeille africaine remplie de pelotes
de laine. Cette même
stylisation se ressent dans le portrait que Navez fait de son fils Serge. La
frontalité est exacerbée. Le visage grave de l’enfant est “mangé”
par les yeux. Un sentiment presque pathétique naît de l’immobilité de la pose.
Les bras, en arrondi parfait, semblent de bois et se referment sur un bouquet,
qui, comme les rideaux dans fond, apporte une note plus douce à cette œuvre
austère. Au milieu
d’œuvres plutôt sombres, certains tableaux surprennent par leur ton plus léger.
C’est le cas de La Modiste, clin d’œil à sa période parisienne où Navez
avait eu l’occasion de rencontrer Modigliani. Le cou démesuré de la jeune
femme, son long nez, ses yeux bridés, son corps filiforme en témoignent.
D’autre part, on sent ici l’influence du langage publicitaire des Années
folles, bien connu de Navez, étalagiste à la même époque : composition
resserrée, détail des chapeaux et des foulards, le tout agrémenté d’un zeste
d’humour. Dans le fond, la rue apparaît en flou et évite à l’œuvre tout
sentiment d’enfermement. Contrairement aux expressionnistes de la même époque,
Navez n’hésitera pas à ouvrir chacune de ses toiles de lignes de fuite, faisant
ainsi “ respirer ” ses compositions. La Femme à l’escalier présente
la même ressemblance étrange avec les modèles de Modigliani. Curieusement
reléguée dans le coin droit de la toile, elle se détache du fond dominé par un
d’escalier de tendance cubiste. Solitaire,
modeste et perfectionniste, Navez est sans cesse à la recherche de l’absolu et
se garde farouchement de tout ce qui ne correspond pas à l’émerveillement de sa
nature. Il trouvera en Anto-Carte un maître expérimenté et rassurant, en Louis
Buisseret un précieux conseiller, en Léon Eeckman un médiateur, en Devos et Wallet
des complices. Navez s’est pleinement nourri de Nervia. Bastion de valeurs artistiques en qui le jeune peintre se retrouvait, comme la précision du dessin, la simplification de la forme et la perfection d’un métier sans bavure, Nervia offrait en outre à tous ses membres des moments de fête et d’amitié, bien nécessaires au solitaire Navez. Françoise
Eeckman
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