LA LETTRE MENSUELLE
La chronique de l'Université, ULg - Mai  2002.

     Armand Silvestre, par Madame Fuoco.

 

Né à Liège en 1921, Armand Silvestre est un artiste peu illustre, malgré la richesse de son œuvre qui se révèle tant par sa diversité que par sa qualité. Issu d'un milieu modeste, il tente très tôt d'affirmer sa fibre artistique. Cependant, il ne fera jamais carrière de son art car les aléas d'une vie de bohème ne peuvent convenir à ses engagements familiaux.

Armand Silvestre s'essentiellement consacré à la peinture qu'il a pratiquée en autodidacte. Il s'est également adonné à d'autres activités telles que la sculpture statuaire, l'illustration scientifique, la photographie, la réalisation de cartes postales, la publicité, le photogramme et l'écriture. Ces occupations, l'artiste s'y est souvent livré de manière ponctuelle.

Un artiste diversifié et qui se cherche

L'œuvre peint d'Armand Silvestre est foisonnant, éclectique, discontinu et sans véritable logique. L'aspect hétérogène qui se dégage de sa production peut s'expliquer par divers facteurs. Tout d'abord, l'artiste est un personnage très curieux et très ouvert. Il s'intéresse à de nombreuses tendances artistiques et à des courants très différents (la peinture chinoise de l'époque Song, l'art de la Renaissance, l'impressionnisme, le cubisme, l'art abstrait…) ainsi qu'à l'œuvre de certains peintres en particulier (Michel-Ange, Honoré Daumier, Edouard Manet , Georges Braque, Giorgio De Chirico, Hans Hartung, Julius Bissier…). L'art d'Armand Silvestre révèle successivement ces diverses contaminations. 

Ensuite, le peintre cherche constamment son mode d'expression, sans jamais se fixer à un style précis, ce qui confère à son œuvre un côté "expérimental". Enfin, l'artiste est également un être instable, velléitaire et empreint de nombreuses contradictions. Pour s'exprimer en peinture, il se trouve parfois confronté à des dilemmes. Il hésite entre l'art traditionnel et l'art d'avant-garde, entre la rigueur et le lyrisme gestuel, entre la figuration et l'abstraction, entre l'expressionnisme du nord et l'équilibre plastique de la sensibilité méditerranéenne… 

Vu la complexité et le foisonnement de l'œuvre d'Armand Silvestre, seules les étapes significatives de sa production artistique seront mises en exergue.

Des débuts "post-cubistes"

Au cours des années quarante, Armand Silvestre réalise des œuvres qui peuvent être rattachées à la mouvance "postcubiste", adaptation du cubisme synthétique après son développement. Dans ses peintures à l'huile et ses aquarelles, l'artiste se consacre uniquement à la représentation de natures mortes. Il multiplie des tables, des guéridons, des cheminées sur lesquels il dispose des instruments de musique, des vases, des fétiches nègres, des coquillages… 

Dans ces compositions, Armand Silvestre ne détaille pas l'objet : il le traduit par ce qu'il a de plus essentiel et de plus significatif. Il le simplifie, allant parfois jusqu'à la géométrisation. Au niveau du rendu, l'objet semble aplati, dépourvu de modelé et de volume. Quant à la troisième dimension, elle est peu suggérée ou inexistante. Les supports et les divers éléments de la composition paraissent rabattus vers le spectateur, et on constate une négation du trompe-l'œil, du clair-obscur et des effets atmosphériques. Outre l'influence de l'esthétique cubiste, Armand Silvestre est également marqué par l'art de certains peintres tels que Georges Braque et Edgar Scauflaire, principal représentant de la tendance "postcubiste" à Liège dans les années quarante. Les peintures de Braque inspirent Armand Silvestre pour le côté décoratif et les effets de texture, et celles de Scauflaire l'initient à la composition cubiste. La Nature morte aux sardines (fig. 1) réalisé par notre artiste résume très bien le style de cette époque. La table est rabattue et les objets, simplifiés et rendus plats, semblent projetés vers l'avant. Quant à la troisième dimension, elle est fortement réduite. Ce type de représentation est très proche de certaines compositions de Braque.

Un naturalisme personnel, "poétique"

A la fin des années quarante, Armand Silvestre peint une série d'œuvres qu'il réunit sous le terme générique "naturalisme poétique". Il entend par cette expression "une contemplation de la nature en extrayant la poésie qui s'en dégage". En effet, dans ses compositions, l'artiste tente de reproduire fidèlement les objets du réel. Cependant il laisse transparaître sa sensibilité en conférant aux divers éléments un caractère poétique. 

Les œuvres du peintre réalisées pendant cette période ne correspondent à aucun mouvement artistique en particulier mais elles peuvent être rapprochées de certaines peintures d'Edouard Manet, source d'inspiration principale d'Armand Silvestre. 

Dans le tableau intitulé Violettes, violettes (fig. 2), nous retrouvons toutes les caractéristiques du "naturalisme poétique". L'artiste figure un bouquet de fleurs, thème de prédilection de cette époque. Dans ce tableautin, il peint un objet de son quotidien et montre l'émotion qu'il ressent à l'observer. La composition est simple et dépouillée : elle exprime une grande sobriété. Les objets baignent dans une douce lumière qui fait vibrer la représentation. De plus, Armand Silvestre travaille la peinture à l'aide d'une brosse et d'un couteau. La matière picturale est donc fort présente et donne un aspect sensuel à l'œuvre. L'écrivain liégeois Alexis Curvers fut tant émerveillé par cette peinture qu'il en fit un poème intitulé Nature morte.

L'objet dans la sphère du mental

Dans la première moitié des années cinquante, Armand Silvestre s'oriente vers un tout autre style pictural. Il part de la peinture métaphysique de Giorgio De Chirico et évolue très vite vers un mode d'expression très personnel qui se distancie fortement du style de l'artiste italien. Pour réaliser les paysages et les natures mortes de l'époque, Armand Silvestre explique : 

"Ma démarche est de transcender l'objet de façon sensible, en le saisissant dans son essence par une équivalence plastique d'expression géométrique. L'objet représenté ne fait plus partie du monde matériel : il subit un dépassement qui l'élève à la sphère du mental." 

Au niveau stylistique, l'art du peintre est très différent du courant métaphysique qui s'est développé dans les années vingt en Italie. En effet, l'intention métaphysique d'Armand Silvestre passe par la géométrisation des formes et du décor, et non pas par la conception d'un monde onirique où l'association insolite d'objets crée une atmosphère étrange. Dans ses tableaux, outre la géométrisation des formes, Armand Silvestre donne beaucoup d'importance à la structure et au dessin, un dessin aux traits incisifs et rigoureux. Cette manière de représenter confère aux œuvres un côté statique, dépourvu de gestualité. 

Le Bouquet métaphysique aux yeux (fig. 3) est une peinture significative de cette période. L'artiste figure un bouquet très complexe dont les fleurs se déploient en une multitude de petits triangles et dont le vase prend la forme d'un sablier. L'arrière-plan est géométrisé et semble même, par endroits, prolonger le motif principal. Ce procédé amoindrit l'évocation de la troisième dimension qui est, pour ainsi dire, inexistante. Le dessin est très présent : il est exprimé par des traits rigides et incisifs.

En passant par l'abstraction lyrique... et zen

Dans la première moitié des années cinquante et dans le courant des années soixante, Armand Silvestre tente l'aventure de l'art abstrait et s'oriente dans la tendance lyrique. A cette époque, il fait partie des nombreux artistes abstraits liégeois tout comme Jo Delahaut, Jean Rets, Jean Hick, José Picon, Silvain Bronckart… qui ont gravité autour de l'APIAW (Association pour le progrès intellectuel et artistique de la Wallonie). 

Dans ses réalisations abstraites, Armand Silvestre projette un contenu émotionnel qui révèle spontanéité et rapidité d'exécution. A partir de traits nerveux et trépidants, il crée des œuvres pleines de dynamisme. Cependant, lorsque l'artiste réalise une composition abstraite, il y a souvent un sujet sous-jacent suggérant une nature morte ou un paysage qui reste méconnaissable au yeux du spectateur. Pour ce dernier, il s'agit plutôt d'un jeu de motifs et de couleurs. Néanmoins, celui qui est initié à l'art d'Armand Silvestre peut voir à travers des formes qui se nouent puis se dénouent le jaillissement d'un bouquet de fleurs (fig. 4). 

Outre les peintures abstraites évoquent des éléments du réel, l'artiste crée des compositions abstraites expressionnistes. Dans un graphisme fougueux voire violent, il réalise des peintures, faites de taches colorées et de traits vifs, qui pourraient être rapprochées d'œuvres de Hans Hartung et de Pierre Soulages. Le tableau d'Armand Silvestre intitulé Composition abstraite sur fond rouge (fig. 5) confirme ces affirmations. 

Dans les années soixante, l'artiste réalise ce qu'il appelle "des peintures d'inspiration zen". A cette époque, il s'intéresse à l'art chinois de l'époque Song (959-1279) et à la peinture japonaise imprégnée de la philosophie zen. Attiré par celle-ci, Armand Silvestre décide d'en appliquer les principes de création dans sa peinture. Pour réaliser une œuvre, il fait le vide en lui, ce qui a pour effet de déclencher spontanément la réalisation de traits ou de taches qui se réfèrent parfois à des objets fictifs. Les compositions, effectuées à l'encre de Chine ou à l'aquarelle, représentent soit des taches associées parfois à un graphisme (fig. 6), soit des allusions florales ou végétales (fig. 7), soit des natures mortes tout à fait identifiables (fig. 8). 

Sans aucun doute, la période qui vient d'être évoquée révèle l'aspect le plus connu de l'œuvre d'Armand Silvestre.

Vingt ans après...

Singulièrement, en 1994 et 1995, il se replonge dans son art après plus de vingt ans d'interruption. Ce retour à la peinture lui permet d'assouvir son vieux rêve d'adolescent, celui de représenter des paysages comme les peintres du dimanche qu'il admirait dans le parc d'Angleur pendant sa jeunesse. 

Les tableaux de cette époque sont fortement marqués par l'art des impressionnistes, tant admirés par Armand Silvestre. Comme ces derniers, il travaille par petites touches colorées qui se juxtaposent et qui font vibrer la composition. De plus, il porte son intérêt sur les effets changeant de la lumière, sur les variations atmosphériques, sur les jeux de reflets dans l'eau… Il est également attentif au côté fugace de la vie et au temps qui passe. En effet, certains titres de ses peintures tels que Il est cinq heures. Paris s'éveille (fig. 9) mettent l'accent sur un moment déterminé de la journée. En mai 1995, Armand Silvestre met définitivement fin à toute activité picturale.

Et Silvestre ne fut pas que peintre !

Après un aperçu des grandes étapes de l'œuvre peint d'Armand Silvestre, il n'est pas inintéressant d'aborder succinctement les autres activités qu'il a pratiquées. 

Dans les années quarante, il suit des cours de sculpture statuaire à l'Académie royale des Beaux-Arts de Liège. Il est formé, tout d'abord, par le professeur Georges Petit et ensuite, par Marceau Gillard. En sculpture, Armand Silvestre s'est essentiellement dédié à la réalisation de nus et de bustes qui restent tributaires de son enseignement académique. 

De 1952 à 1981, l'artiste se consacre à l'illustration scientifique en tant qu'activité professionnelle, à l'Université de Liège. Il travaille notamment pour le service de préhistoire. Aux yeux du peintre, même la représentation d'artefacts peut prendre une connotation artistique. D'ailleurs, ces dessins révèlent un autre aspect sa sensibilité qui est le goût de la rigueur, de la maîtrise et de la minutie. 

Dans les années cinquante et soixante, Armand Silvestre se passionne pour la photographie en noir et blanc. Il effectue de nombreux portraits avec l'intention de mettre en évidence l'essence et la psychologie des personnages qu'il photographie. Entre 1960 et 1962, il entreprend la réalisation de deux séries de cartes postales qui illustrent les monuments et les coins pittoresques de Liège et de Paris. L'artiste fait des représentations très minutieuses et détaillées des bâtiments et des sculptures qui prennent place dans le paysage urbain. 

De 1965 à 1968, Armand Silvestre s'applique à la création d'illustrations publicitaires afin d'en faire son métier. Il représente des aliments, des produits d'entretien, des appareils électriques… à partir de la technique du grattage. En 1976, il s'initie au photogramme dans le but de trouver une nouvelle voie en peinture. Ces photogrammes illustrent des compositions abstraites qui sont réalisées à partir de tracés graphiques effectués à l'encre de Chine sur un négatif photographique. 

Quant à l'écriture, l'artiste pratique cette activité depuis son adolescence. Il écrit des poèmes, des pensées, des aphorismes, des contes et des fables. Actuellement, il achève un ouvrage théologique basé sur les paroles du Christ.

Cette présentation des activités artistiques pratiquées par Armand Silvestre nous permet de constater son talent multiforme et l'ampleur de sa production, un production peu banale et authentique.

Antonia Fuoco,     
Historienne d'art     

 

Cliquez sur les miniatures pour voir les oeuvres en plein écran.

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21silvestre11.jpg (44262 octets)

Nature morte aux
sardines

 

 

 

21silvestre22.jpg (14755 octets)

Violettes, violettes

 

 

 

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Bouquet métaphysique
aux yeux

 

 

 

21silvestre44.jpg (13590 octets)

Fleurs sauvages

 

 

 

21silvestre55.jpg (13412 octets)

Composition abstraite
sur fond rouge

 

 

 

21silvestre66.jpg (10233 octets)

Zig-zag dans le ciel

 

 

 

21silvestre77.jpg (10743 octets)

Rêverie au bord
de l'étang

 

 

 

21silvestre88.jpg (13222 octets)

Nature morte
aux coquillages

 

 

 

21silvestre99.jpg (12407 octets)

Goblet

 

 

 

 

 

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