LA LETTRE MENSUELLE
Un article de Danièle Doumont - Mai 2002.

       Le vitrail Art-Déco 
       La montée du non-figuratif dans le vitrail
.


     L'Art Déco :

     Au début du XXè siècle, l'avant-garde s'oriente vers un modernisme abstrait, géométrique et fonctionnel.  L'Art nouveau, dont l'adaptation à l'industrie fut un échec, sert de point de départ à la recherche de voies nouvelles.  L'abstraction apparaît alors comme le moyen de rompre définitivement avec le passé : le futurisme en Italie, le constructivisme en Russie et le cubisme dans le reste de l'Europe deviennent les principales sources d'inspiration des arts décoratifs qui adoptent une stylisation géométrique.  Cette stylisation apparaît à partir des années 1920 et est à son apogée en 1925 lors de l'Exposition internationale des arts décoratifs à Paris.

     A cette époque, deux styles géométriques vont coexister dans l'art du vitrail : un style purement décoratif, le vitrail art déco et un style plus tributaire du cubisme  visant à l'essence même des formes , plus épuré.  Le vitrail art déco se situe à la limite entre le figuratif et le non-figuratif.  Il donne une large place aux formes géométriques telles que le cercle ou le polygone et choisit des sujets pouvant être stylisés : personnages, animaux, éléments de la faune et de la flore sont traités de façon géométrique.  Le vitrail art  déco utilise des éléments encore purement décoratifs à la différence des vitraux plus fortement influencés par le cubisme prônant une épuration complète et sans ornementation.  Il emploie des couleurs vives à la différence des ! vitraux aux formes pures, bien souvent noirs et blancs et les matériaux utilisés sont les verres industriels : verres imprimés, goutte d'eau, diamant, cathédrale, opalescent.  La technique peut être comparée à celle du vitrail Art nouveau pour laquelle la ligne du plomb joue un rôle décoratif important.

     Pour la Belgique, on peut citer les cartonniers Anto Carte, G-M. Baltus, G.Bary et Constant Montald comme représentants du style art déco avec des verriers comme J. Wyss, F. Colpaert et les verreries Fauquez entre autres.  Une des réalisations les plus représentatives de l'art déco est la verrière réalisée pour la salle à manger de Philippe Wolfers, présentée à l'exposition de 1925.  Réalisée par F. Colpaert d'après les cartons d'Anto Carte, elle représente des sirènes stylisées dans un monde aquatique et est en majeure partie composée de verres américains.  Le vitrail art déco trouve un certain écho dans l'architecture religieuse notamment avec le groupe de « Pelgrim » pour lequel la création fait partie de la vie spirituelle.  Citons par exemple la chapelle de l'Institut des soeurs de l'Annonciation à! ; Heverlee pour laquelle des vitraux ont été conçus par E. Yoors et réalisés par F. Colpaert.  L'architecte Fl. Van Reeth et le peintre E. Yoors faisaient tous deux partie du mouvement le « Pelgrim ».

Alors que le vitrail Art nouveau avait connu un franc succès, le vitrail Art déco ne fait pas l'unanimité stylistique : le vitrail oscille entre différents styles, tantôt décoratif, tantôt fonctionnaliste.  La seconde tendance aboutit à l'apparition de la non-figuration dans le vitrail.

     La montée du non-figuratif dans le vitrail :

    'Si Kandinsky développe une peinture abstraite à partir d'une conception expressionniste de la couleur, nombre d'artistes passent à peu près au même moment à l'abstraction à partir du cubisme par déconstruction des formes et de l'espace.  Les historiens d'art ont beaucoup cherché à découvrir le « premier » abstrait, mais la question apparaît sans grand intérêt tant sont nombreux dans les années d'immédiat avant-guerre les artistes évoluant vers la non-figuration (l'absence de référence au monde extérieur) depuis Fernand Léger jusqu'à Mondrian, en passant par Delaunay ou Picabia. '(1)

     L'introduction de la non-figuration dans le vitrail a eu lieu déjà bien avant l'Art déco qui marque la frontière entre l'art figuratif et l'art abstrait par la géométrisation de ses décors.  En effet, l'architecte Franck Lloyd Wright est un des premiers, alors que le vitrail Art nouveau était en pleine ascension, à placer des vitraux abstraits dans ses créations architecturales.  D'autres artistes et mouvements sont à l'origine de l'abstraction dans le vitrail : le Bauhaus et le mouvement de Stijl. 

     Dès 1898, Franck Lloyd Wright utilise des vitraux aux motifs abstraits pour introduire un rythme coloré dans son architecture d'intérieure.  Cependant, l'artiste de Chicago désirait avec ses vitraux embellir son architecture plus qu'à créer des oeuvres en tant que telles.  Il a toutefois eu un rôle important dans le développement d'un style et d'
un langage nouveaux qui préfigurent, vingt ans plus tôt, la philosophie artistique de Théo van Doesburg, Piet Mondrian et tout le mouvement « De Stijl ».

     Le mouvement « De Stijl » est créé aux Pays-Bas après la Première Guerre Mondiale par Théo van Doesburg pour promouvoir l'idéal de l'abstraction.  L'idée principale est la collaboration entre artistes, architectes, graphistes et stylistes industriels.  Influencé par Franck Lloyd Wright, le mouvement est sensible à la notion de continuité entre le dedans et le dehors.  Théo van Doesburg dessine lui-même ses vitraux.  En 1926, pour le café « L'Aubette » à Strasbourg, Sophie Taeuber-Arp imagine des vitraux conformes à la doctrine architecturale de Théo van Doesburg.  Ces vitraux abstraits ont malheureusement été détruits en 1940.

     Aux Pays-Bas également, le peintre expressionniste et verrier Johann Thorn Prikker, influencé par le mouvement De Stijl, le cubisme et le groupe Der Blaue Reiter, introduit un langage purement abstrait dans ses vitraux. 

     En Allemagne, Walter Gropius fonde le Bauhaus avec Théo van Doesburg et Joseph Albers en avril 1919.  Le Bauhaus prône la synthèse des arts, l'oeuvre d'art totale, la communauté d'artistes ainsi que l'union entre l'art et l'artisanat.  Inspiré, entre autres, du mouvement « Arts and Craft » et du Werkbund, le Bauhaus cherche une réunification du monde du travail avec des artistes créateurs.  Lorsqu'il nomme des professeurs, Gropius choisit des peintres et non des architectes ou des artisans.  « Seulement ces peintres font tous partie de cercles artistiques opposés à l'académisme et s'intéressent à l'analyse de la structure des oeuvres et à la recherche des règles qui régissent le monde de la forme et celui de la couleur »(2).  Lorsqu'en 1920 un atelier de vitrail est ouvert au Bauhaus, c'est surtout l'enseignement de la couleur qui y prime.  

A partir de 1922, un changement d'orientation s'opère au Bauhaus sous l'influence des mouvements artistiques et notamment du mouvement « De Stijl » dont nous avons parlé précédemment.  C'est pour ces diverses  raisons qu'apparaissent tout naturellement des compositions de couleurs, entièrement abstraites dans les vitraux créés par le Bauhaus.  L'atelier de vitrail est dirigé par Paul Klee de 1922 à 1924, date à laquelle les ateliers de vitrail, de sculpture et de théâtre seront réunis dans un seul atelier expérimental.  En 1923, l'architecte Joseph Albers en prendra la direction technique.  L'atelier sera supprimé à Dessau en raison du peu de commandes, trois en tout, réalisées par Joseph Albers : la cage d'escalier de la maison Sommerfeld à Berlin Dahlem en 1922, un vitrail pour le vestibule de la maison du Dr Otte à Berlin-Zehlendorf en 1923 et enfin, en 1924, un vitrail pour la cage d'escalier du siège de la maison d'édition Ullstein à Berlin.

      En Belgique, l'influence de Théo Van Doesburg se fait sentir chez les architectes Huib Hoste et Van Huffel.  Le premier conçoit des vitraux de style constructiviste pour la maison Hagens à Zele en 1931.  Le second imagine des vitraux dans le même esprit avec un aspect plus décoratif et coloré pour une demeure gantoise en 1925-1926.

     L'apparition de la non-figuration constitue un pas important dans la naissance du vitrail contemporain pour lequel la sensibilité, la lumière, la matière importent plus que l'iconographie. 

Danièle Doumont,      
Historienne d'art,      
www.culturoscope.be
      

Bibliographie et notes :

(1)HANON (F.), DAGEN (P.), Histoire de l'art.  Epoque contemporaine XIXe - XXe siècles, Paris, Flammarion, 1995, p.320.
(2)VITALE (E.), Le Bauhaus de Weimar 1919-1925, Liège-Bruxelles, Pierre Mardaga, 1989.  Le Bauhaus 1919-1933, Bruxelles, Musées royaux des Beaux-Arts, 1988, p.48.

Liens, du même auteur sur le site :
La technique du vitrail traditionnel.
Le vitrail après 1965.
Le vitrail à joints de béton.

 

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