LA LETTRE MENSUELLE
Un article de Danièle Doumont - Avril 2002.

       La technique du vitrail traditionnel.


'Un vitrail est un ensemble de pièces de verre, généralement peu épaisses (de 2 à 4 mm), découpées en formes diverses selon un dessin préétabli, translucides ou transparentes, colorées ou non et maintenues entre elles par un réseau de plombs. Le vitrail constitue le plus souvent un décor(1).

La technique de fabrication du vitrail ancien est décrite dès le Moyen-Age par le moine Théophile dans son traité 'De diversis Artibus', rédigé dans la première partie du XIIe siècle.  Plusieurs autres auteurs célèbres ont consacré certaines parties de leurs ouvrages au vitrail. Citons entre autres le 'Livre de l'Art' de Cennino Cennini et 'La vie des plus excellents peintres, sculpteurs et architectes' de Vasari.  Ces divers traités, l'étude des vitraux anciens(2) ainsi que la pratique encore actuelle de l'art du vitrail permettent une bonne connaissance de cette technique dont les origines restent difficiles à cerner (3).


L'élément le plus important pour un maître-verrier est la lumière.  Tout son art consiste en effet à créer un univers lumineux au moyen de supports transparents et de matériaux divers qui reflètent, captent, accrochent la lumière.  La lumière constitue la matière même du vitrail dont elle fait la particularité.  Le paradoxe de la lumière se situe dans le fait qu'elle est à la fois matérielle et imatérielle : 'La dimension imétarielle de la lumière, son invisibilité, son évanescence, ou cette conceptualité qui lui fait rejoindre le caractère abstrait des nombres ou des mathématiques, ont toujours fasciné.  D'où le souhait de l'enfermer et l'enclore, de l'emmagasiner au sein d'un matériau ou d'une oeuvre'(4).  La lumière se matérialise en effet à travers les matériaux utilisés à cet effet ! tel le verre par exemple.

La lumière constitue le premier élément d'une oeuvre sans lequel celle-ci n'existerait pas.  A côté d'elle interviennent deux autres constituants du vitrail : le verre (matière, couleur) et le plomb (dessin, trait).  Le verre constitue un support à travers lequel la lumière intervient par reflets, modulations faisant du vitrail une création lumineuse espace/temps, variant selon les heures, les saisons, les transformations du ciel.  Au delà de l'aspect tangible de la lumière à travers le matériau, la lumière transcendante, symbolique, philosophique a une place considérable dans les édifices sacrés depuis le Moyen-Age.

La première étape pour l'exécution d'un vitrail consiste donc à étudier la configuration du lieu dans lequel il sera placé : son orientation par rapport au soleil, ses conditions d'éclairement, ...  Le maître-verrier réalise ensuite un 'projet' ou 'patron au petit pied' aujourd'hui généralement à l'échelle 1/10, tenant compte des éléments cités précédemment mais aussi des désirs du commanditaire : iconographie, couleurs, formes...

Après accord avec le client, le maître-verrier transfère le projet à l'échelle 1/1 sur du papier fort : il s'agit du 'carton' ou 'patron'.  Tout y est indiqué : meneaux (éléments verticaux d'un remplage), barlotières (pièces métalliques servant à recevoir chaque panneau de verre et à l'encadrer sur un ou plusieurs côtés sur le revers du panneau.  Scellée dans la maçonnerie du remplage, la barlotière comporte le plus souvent des pièces rapportées, les 'pannetons'), plombs ainsi que le détail des figures ou ornements.  Au Moyen-Age, l'indication des couleurs et des plombs ne figurant pas nécessairement sur le carton, on peut supposer un second carton (5). Le carton était exécuté à la mine de plomb puis avec de la peinture rouge ou noire sur une table de bois enduite de craie.  Des cartons ont aussi été réalisé! ;s sur parchemein et, dès le XIVe siècle en Italie, sur papier.  La 'table de verrier' pouvait également servir pour la coupe des pièces de verre et pour la mise en plomb.  Les verres étaient découpés au fer chaud et le grugeoir (lame de fer bordée d'entailles générallemnt carrées dans lesquelles on engage le bord du verre que l'on veut égaliser ou mordre, pour enlever les aspérités ou ou creuser une encoche, en faisant levier) permettait de corriger les défauts de la coupe.

Actuellement, au lieu d'utiliser une table comme seul modèle, le maître-verrier passe par différentes étapes de préparartion.  A partir du carton est réalisé le 'relevé pour sertissage'.  Pour cela, on utilise le plus souvent du papier-calque sur lequel on décalque soigneusement le tracé des plombs(6). Ce relevé servira de point de repère pour la pose des morceaux de verre lors de la mise en plomb.  Le papier-calque est encore utilisé pour transposer les lignes de plombage sur un carton dur ou 'carton de coupe' dans lequel sont découpés les 'calibres'.  Ceux-ci sont découpés à l'aide de ciseaux à trois lames qui enlèvent une bande de carton de la largeur de l'âme du plomb (7), permettant ainsi d'obtenir le gabarit exact de chaque pièce de verre. Toutes les formes du graphisme sont numérotées aussi bien sur le carton à calibres que ! sur les papiers-calque afin de pouvoir reconstituer les modèles après la coupe.  Les calibres sont utilisés pour couper le verre.  Pour cela, on les dépose sur la plaque de verre où, avec un coupe-verre, on en suit les contours.

La peinture peut ensuite être apposée sur les pièces de verre découpées et assemblées provisoirement.  Le verre est coloré par cuisson, c'est-à-dire que l'on applique sur celui-ci des couleurs vitrifiables ou de cémentation. 
La couleur vitrifiable est un matériau que l'on dépose sur le verre sous forme de peinture et qui, par la cuisson, devient coloré et plus ou moins translucide. La couleur vitrifiable est constituée d'un colorant à base d'oxydes métalliques et d'un fondant, en général de la poudre de verre, qui sert à faire adhérer les colorants à une température donnée à la surface du verre et à leur donner un aspect plus ou moins vitrifié.  La grisaille (oxydes de fer ou de cuivre, liant et fondant) est utilisée pour réaliser les ombres et les traits. Elle s'applique au recto du verre.  La sanguine (poudre de fer) ou encore appelée 'teinte de carnation' apparaît à la fin du XVème siècle. Elle est utilisée pour rehausser les visages, les vêtements, les blasons.  Les émaux colorés (combinaison d'un ou plusieurs colorants à base d'oxydes métalliques et d'un fondant broyés après une cuisson à haute température) offrent une large gamme de colorations qui augmente les possibilités de teintes du verre.

La couleur de cémentation ne comporte pas de fondant et n'obtient sa transparence qu'en fonction du verre sur lequel elle est posée. Le cément est un matériau (ex : ocre) utilisé à chaud comme véhicule d'un métal (argent, cuivre, platine).  Le jaune d'argent (sels d'argent et ocre) apparaît vers 1300 et offre des colorations pouvant varier du jaune citron au jaune orangé en fonction de la quantité utilisée. Il est principalement utilisé pour rehausser les cheveux, les barbes, les détails des vêtements ou des architecturs. Il s'applique sur le verso du verre et pénètre celui-ci à la cuisson.
Les pièces peintes sont ensuite chauffées puis défournées après refroidissement et nettoyées. 

Le verre peut également être gravé.  Il s'agit de graver à l'acide un verre plaqué, c'est-à-dire de faire disparaître la couche colorée du verre plaqué.  Pour ce faire, on enduit les parties du verre à épargner d'une couche protectrice de cire ou de bitume et l'on plonge la pièce de verre dans un bain d'acide fluorhydrique.  Au Moyen-Age, le maître-verrier effaçait la couche colorée en utilisant de la poudre de pierre comme abrasif.  Une fois gravé, le motif peut également être complété de peinture sur verre.

La 'mise en plomb' se fait après avoir effectué les diverses étapes de gravure ou de peinture sur verre.  Elle consiste à plat sur une table à engager successivement chaque pièce de verre sous les ailes du plomb qui a la forme d'un H, et dont la partie centrale forme le coeur.  Dès qu'une pièce est bordée de plomb, on la fixe avec des petits clous sur la table et l'on passe à la pièce suivante, et ainsi de suite jusqu'à la dernière.  Les points d'intersection sont soudés à l'étain au recto (soudure de face) et au verso (contre soudure) du panneau.  Les baguettes de plomb, restées ouvertes, sont mastiquées pour assurer l'étanchéité du vitrail et ensuite refermées.

Il ne reste plus alors qu'à placer le vitrail à l'endroit qui lui est destiné.  Afin de lui assurer une bonne tenue, on renforce le vitrail par des vergettes, ou barres métalliques, posées au recto.

Cet aperçu de la technique du vitrail dit 'classique', par opposition à la technique du vitrail à joints de béton, permet de comprendre les difficultés de réalisation que demandent un tel art, trop souvent considéré comme un art 'mineur'.  Comme dans toute réalisation artistique, qu'il s'agisse de peinture ou de céramique, la technique sert à donner corps à l'idée, à l'inspiration.  L'artiste conçoit l'idée et puis, cette idée guide sa main dans l'élaboration de l'oeuvre.  Le maître-verrier est donc à la fois artiste et artisan d'art !

Danièle Doumont,      
Historienne d'art,      
www.culturoscope.be
      

Bibliographie et notes :

(1) BLONDEL, N., 'Le vitrail.  Vocabulaire typologique et technique' (Coll.'Principes d'analyse scientifique'), Paris, Imprimerie Nationale, 1993, p.60.
(2) Sur la technique du vitrail ancien, voir VANDEN BEMDEN, Y., 'Introduction à la technologie du vitrail ancien', in 'Revue des archéologues et historiens d'art de Louvain', IX, 1976, p. 238-249.
(3) Sur les origines du vitrail, voir : LAFOND, J., 'Le vitrail.  Origines, technique, destinées', nouvelle édition mise à jour par Fr.  Perrot, Lyon, 1988.
(4)LARDEUR, G., 'L'homme et la lumière', in 'Vitrea.  Revue du Centre International du vitrail, n°spécial, 'La lumière', n°8, 1991, p.43.
(5) Voir : VANDEN BEMDEN, Y., 'Le vitrail.  Technique de fabrication et problèmes de conservation', in : 'Cahier d'études des Annales d'histoire de l'Art et d'Archéologie, IV, 1994-1995, p.8-20.
(6)  Afin de tenir compte de l'âme du plomb, on utilise un tire-ligne dont  l'écartement est de deux à trois millimètres.
(7) La baguette de plomb présente longitudinalement deux rainures opposées dos à dos.  L'espace compris entre les deux rainures est le coeur ou âme du plomb;  les côtés qui se rabattent sur le verre sont les ailes.

Liens, du même auteur sur le site :
La technique du vitrail traditionnel.
Le vitrail Art-Déco.
Le changement du vitrail à partir de 1965.
Le vitrail à joints de béton.

 

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