LA LETTRE MENSUELLE
La chronique de l'Université, UCL - Février 2002.

   Symbolisme et "Heroic Fantasy" - De la relativité des catégories, 
   par Monsieur Christian Bodiaux.

 
La sortie remarquée du Seigneur des Anneaux, adaptation cinématographique de l'œuvre de J.R.R. Tolkien, nous offre l'opportunité d'un questionnement artistique "pionnier".

En effet, ce film constitue l'irruption dans le domaine public d'un phénomène pourtant déjà ancien, l'Heroic Fantasy. De quoi s'agit-il ? En français, l'on parle plus volontiers de Donjons et Dragons pour qualifier ce courant littéraire et artistique empreint d'un imaginaire fantastique peuplé de héros (d'où le nom) et de créatures étranges. Le temps et les lieux, aux réminiscences médiévales et antiques, restent indéterminés. Bien que les "Comics" américains exploitent largement le filon, la bande dessinée européenne – le 9e Art – s'y lance résolument (Lanfeust de Troye, l'Épée de cristal…). Les jeux vidéo (Baldur's Gate, Icewind Dale) et surtout les romans – autres que ceux de Tolkien – abondent d'une façon invraisemblable, difficilement imaginable par celui qui ne s'est jamais risqué dans une librairie spécialisée. L'engouement touche tant la jeunesse que les adultes. À côté de sagas d'aventuriers narrées sous toutes les formes – l'essentiel de la production –, l'on trouve également des recueils d'illustrations à prétention artistique. Cette prétention se justifie parfois, bien que le kitch domine (Boris Vallejo, Julia Bell).

Royo, Khnopff, Deville, Wagner, Maerterlinck... : 
          diversité et unicité du Symbolisme

Toutefois, un illustrateur, maître dans le maniement de l'aérographe, se distingue nettement de ses pairs : Luis Royo. Ses œuvres ne laissent pas indifférent. Elles suscitent une question précise : ne s'agit-il pas d'un revival symboliste ? En effet, abstraction faite de planches purement commerciales, l'artiste se laisse aller à des compositions étranges mettant en scène, de manière privilégiée, la femme. Bien sûr, il cède parfois à un érotisme facile (ne pourrait-on en dire autant, sinon davantage, de Félicien Rops, qui a pourtant reçu ses lettres de noblesse ?), mais plusieurs sujets trouvent un écho dans l'art symboliste dont les Belges comptèrent parmi les meilleurs représentants (1880-1914) – nous n'aborderons pas les distinctions quelque peu spécieuses entre "symbolisme" et "idéalisme", ni ses antécédents (romantisme, préraphaélites) que nul n'ignore.

Les définitions "clef sur porte" du symbolisme ne manquent pas : "dévoilement de l'inconscient", "initiation mystique", "vêtir l'idée d'une forme sensible", "exprimer la réalité de l'imaginaire, le fantastique et la magie", etc. Ces embryons de définitions restent insatisfaisants. S'ils expriment correctement l'intuition symboliste fondamentale, ils ne rendent pas compte de la multiplicité de ses expressions. Le symbolisme s'embarrasse peu des catégories d'histoire de l'art. Il s'immisce dans toute la sphère culturelle d'Europe occidentale : musique (Wagner, Debussy), littérature (Baudelaire, Verlaine, Verhaeren, De Coster, Maeterlinck, Destrée), peinture (Burne-Jones, Redon, Puvis de Chavannes, Moreau…). La littérature symboliste belge sera particulièrement féconde ; des périodiques soutiennent le mouvement : Le Coq rouge, Durendal, La Wallonie. D'ailleurs, une relation étroite unit les "plasticiens" aux écrivains, puisque ceux-là illustrent les œuvres de ceux-ci. Par exemple, Fernand Khnopff (1858-1921) collabore avec Maeterlinck et Rodenbach (Bruges La Morte).

Au-delà d'un substrat commun, chaque artiste imprime sa sensibilité au symbolisme. En peinture, s'il fallait opérer une classification synthétique, forcément réductrice, nous proposerions de distinguer le symbolisme "suggestif" (Xavier Mellery) du symbolisme "onirique" (Jean Delville, fig. 1-3, Constant Montald). Le premier transforme la réalité de manière à la rendre étrangère au spectateur, à lui faire percevoir l'indicible sous-jacent. Le second échappe aux repères traditionnels ; il s'évade radicalement dans l'imaginaire pur. Bien sûr, ces catégories demeurent perméables et comportent des degrés d'intensité. Khnopff ou William Degouve de Nuncques (1867-1935) oscillent de l'une à l'autre (fig. 4-5). Le symbolisme ne génère pas d'expression plastique privilégiée ; si la gamme chromatique reste souvent terne, voire morbide (gris, verts et bleus pâles), traitée dans un léger sfumatto, Delville, à l'instar de Moreau, n'hésite pas à appliquer des couleurs vives. Quelle correspondance plastique ou thématique y a-t-il entre les Trésors de Satan de Delville, la Maison du Mystère de Degouve, et Mémoires de Khnopff ? Aucune. C'est l'intention artistique qui récapitule ces œuvres dans le courant symboliste.

La Femme, éternellement fascinante et dangereuse...

Chacun admettra probablement que la femme occupe le centre des préoccupations symbolistes. Ceci n'a pas échappé à Monsieur Mons delle Roche, qui propose une analyse fort pertinente du phénomène dans la Lettre mensuelle d'août 2001 : " Ainsi, je me refuse à reconnaître aux Symbolistes le don de découvreurs de l'âme féminine. Ce qu'ils ont transposé dans leurs œuvres, ce n'est pas tant la psychologie de l'autre sexe, que les projections de leurs propres fantasmes, de leurs troubles, de leurs ambiguïtés, du flou de leur détermination relationnelle (il se dégage selon moi la même ambiguïté dans le Pornokrates de Rops). Ils ont consacré la magnificence de la femme à leur seul assouvissement. Si le terme n'était par ailleurs galvaudé, je dirais que les Symbolistes ont créé la "femme-objet" : objet certes parfois sublime et souvent troublant, mais objet de leurs craintes cachées, de leurs désirs et impudeurs inassouvis ; outil de leur glorification de la pensée et du rêve (c'est ici flagrant), voire de l'illusion ; objet, oserai-je dire d'une sorte de transfert psychanalytique libératoire. Mais c'est l'homme qui se libère, haïssant/adorant son thérapeute".

En effet, qui d'autre que la femme pourrait raviver les angoisses masculines, elle si proche mais si différente ? Quelle relation plus fragile et potentiellement conflictuelle que celle entre l'homme et la femme ? Le constat d'une "différence complémentaire", si délicate à gérer au quotidien et extrapolée aux autres oppositions du monde sensible, est à la source de plusieurs cosmogonies anciennes. Pour schématiser, disons que les unes mirent l'accent sur l'indissociable complémentarité (le Yin-Yang du Taoïsme), d'autres, comme la tradition judéo-chrétienne, résolurent la difficulté en accordant la suprématie au genre masculin. Les symbolistes n'ont donc rien inventé, mais ils ont eu le mérite de placer cette attirance mêlée de crainte, réciproque sans doute, au cœur de leurs recherches. En France, Moreau atteignait des sommets d'érotisme morbide ; Khnopff et Delville le suivaient de près.

Or, les femmes, guerrières ou sorcières, abondent dans l'Heroic Fantasy (fig. 6). Elles se trouvent régulièrement aux prises avec des créatures malfaisantes, ou avec des hommes. Il est très rare qu'elles se battent entre elles. Souvent volontairement dénudées, amplifiant ainsi leur pouvoir de séduction, elles défendent leur féminité au fil de l'épée. Certains l'interprètent comme une valorisation, un appât pour la conquête masculine ("à vaincre sans péril, on triomphe sans gloire"). Toutefois, nous y voyons plutôt l'expression de cet éternel "malentendu" entre l'homme et la femme. En ce sens, la fascination symboliste de l'homme pour la femme, à la fois objet de désir et de crainte, resurgit chez les guerrières de l'Heroic Fantasy, mêlant attirance érotique et menace d'une issue mortelle. La formulation iconographique diffère, mais l'intuition créatrice demeure. La libération des mœurs permet davantage de latitude dans l'expression des fantasmes aux artistes contemporains qu'à leurs prédécesseurs du XIXe siècle qui courraient le risque de devenir infréquentables.

Le symbolisme est de toujours, par son ambiguïté

L'Heroic Fantasy n'est pas faite que de farouches guerrières. Beaucoup d'illustrations mettent en scène des femmes inaccessibles, qui semblent vivre dans un monde intérieur (fig. 7, 8). Le décor lui-même est mystérieux, la source d'éclairage étant souvent diffuse et immatérielle. C'est peut-être ici que se trouvent les correspondances iconographiques les plus évidentes avec le symbolisme. Les femmes y sont fréquemment vaporeuses, comme absentes. Certaines sont parfois jetées en pâture au spectateur, telle l'Animalité par Khnopff (fig. 9).

Par ailleurs, d'autres correspondances iconographiques évidentes unissent le symbolisme à la catégorie d'Heroic Fantasy à laquelle nous nous référons. Les hybrides féminins, à l'honneur chez Moreau et Khnopff (Le Sphinx, 1896, fig. 10), peuplent également les illustrations contemporaines. Les représentations sont ou littérales (une créature mi-femme, mi-bête), ou alors il s'agit de femmes adoptant les attributs d'un animal, en forme de déguisement. Les félines remportent le plus grand succès ; elles représentent un subtil mélange de douceur – feinte ? – et de cruauté impitoyable. L'Ange de Khnopff, sorte de Jeanne d'Arc cuirassée, mêle la douceur féminine du visage et la froideur de l'acier. Les amateurs de têtes tranchées, chères à Delville, en trouveront à satiété, brandies par des femmes, dans l'Heroic Fantasy.

L'Heroic Fantasy ne se résume pas à des héroïnes érotiques, mais comporte tout un univers onirique. Elle est, à mon sens, une forme de catharsis, d'objectivation du fantasme, même si elle ne peut s'y réduire. La place est belle aux paysages extraordinaires, parfois inquiétants. La difficulté est de distinguer dans cette production surabondante ce qui s'inscrit dans une véritable recherche artistique et tente d'exprimer cette tension perpétuelle de l'homme vis-à-vis de la femme, de ce qui est commercial et racoleur. Ce n'est sans doute pas un hasard si ce courant prit son essor parallèlement aux mouvements d'émancipation féminine, qui marquèrent un coup d'accélérateur dans les années 1960. Cette évolution, toujours en cours aujourd'hui, voit se modifier profondément les rapports entre hommes et femmes dans nos sociétés occidentales. Cela ne fait qu'exacerber l'inquiétude de l'homme vis-à-vis de la femme, qui à la fois l'attire et l'effraye, elle l'imprévisible. La réponse artistique surgit parfois là où on ne l'attendrait pas. Il serait néanmoins erroné de voir dans ce courant contemporain, beaucoup plus explicite, une simple résurgence du symbolisme du XIXe siècle. Autres temps, autres mœurs.

 Peut-être ce bref essai peut-il contribuer à légitimer les artistes méritants de l'Heroic Fantasy, et rappeler l'actualité du message symboliste, qui, abstraction faite de l'expression formelle, n'a pas pris une ride. Il faudrait bien davantage que ces quelques propos pour explorer ce champ de recherches. Toute réaction des lecteurs à ce texte "pionnier" est la bienvenue.

 Christian Bodiaux,     
Assistant UCL      

Cet article est poursuivi par vos contributions au débat sur le forum :
"Fantasmes inchangés à 100 ans de distance ?"

Bibliographie :

J. Pierre, L'univers symboliste. Fin de siècle et décadence, Paris, 1991.

www.sublimatrix.com/html/jean_delville.html

http://pages.infinit.net/mou/textes/symbolism.htm

http://users.skynet.be/litterature/litteraturebelge/belcult.htm

http://users.skynet.be/litterature/symbolisme/symbolismebelge.htm

http://www.artmagick.com/artists/delville1.asp

http://www.st-and.ac.uk/~filtafr/art2.htm

http://www.art-memoires.com/lm/l1214/13mellery.htm

http://www.bc.edu/bc_org/avp/cas/fnart/art/khnopff.html  

Liens utiles :
Rétrospective Fernand Khnopff 2004
, par S. de Voirbeau, sur notre site.
L'art du portrait chez Khnopff, par Christel Mahieu, sur notre site

 

 

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Oeuvres supprimées
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Sabam :

3 de Delville

 

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4. Fernand Khnopff 

 

 

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 5. Degouves 
de Nuncques 

 

 

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6. Luis Royo

 

 

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7. Luis Royo

 

 

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8. Luis Royo

 

 

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9. Fernand Khnopff

 

 

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10. Fernand Khnopff

 

 

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