LA LETTRE MENSUELLE
La chronique de l'Université, UCL - Janvier 2002.

Rouge-Cloître en Soignes, par Monsieur Christian Bodiaux.

 

Dans les deux Lettres précédentes, nous avions présenté aux lecteurs certains artistes (Pringels, Luppens, Garot) ayant œuvré à Rouge-Cloître (Auderghem). Il ne s'agissait là que d'un infime aperçu de l'activité picturale qui se développa et qui continue de s'épanouir en ces lieux. Nous estimons opportun d'en préciser à présent l'histoire et l'attrait unique. Le propos de cet article se veut généraliste. Il désire offrir au lecteur une grille de lecture globale, qui lui permettra d'approfondir ses connaissances selon ses affinités. Précisons à l'adresse des spécialistes que nous avons voulu rendre cette contribution accessible au plus grand nombre, sans entrer dans des développements qui ne feraient qu'égarer le néophyte. Le lecteur désireux d'une compréhension fine d'aspects particuliers consultera la bibliographie succincte pour de plus amples précisions.

Tout d'abord, où se trouve Rouge-Cloître ? Ce complexe, enclavé dans la forêt de Soignes, se situe entièrement sur le territoire de la commune d'Auderghem, en région bruxelloise (fig. 1). Le domaine est aujourd'hui en contrebas de l'autoroute E 411.Les nuisances autoroutières et urbaines ont malheureusement altéré la sérénité des lieux, mais ils conservent encore une réelle qualité esthétique.

Un contexte plus qu'une école.

La littérature parle fréquemment de l'École de Rouge-Cloître, au même titre que l'École de Tervuren, ou l'École de Laethem-Saint-Martin, etc. Qu'est-ce à dire ? Dans le contexte de Rouge-Cloître, le terme "École" s'entend non pas comme un projet artistique concerté, mais plutôt en tant que concentration aléatoire d'artistes indépendants aux inspirations communes. Le qualificatif "École" ne fut d'ailleurs attribué que tardivement. Nul maître ou structure particulière n'ont prétendu déterminer ou baliser la sensibilité artistique des générations ultérieures. Bien sûr, une saine émulation encourageait les artistes. Les inévitables influences (Degreef-Bastien), bien perceptibles, ne s'inscrivent cependant pas dans un projet de formation artistique planifié. Elles résultent bien davantage d'un compagnonnage informel, tel qu'on en rencontre dans à peu près toutes les disciplines artistiques. Bref, l'appellation "École de Rouge-Cloître" n'implique pas une manière picturale particulière, bien qu'une certaine homogénéité ait prévalu au début. 

S'il fallait identifier le fondateur de l'École, au sens du premier artiste significatif, du pionnier qui s'installa sur place, un nom s'impose : Jean Degreef (1852-1894). Ayant découvert Rouge-Cloître dans les années 1870, en compagnie de son aîné et fondateur de l'École de Tervuren, Hyppolite Boulenger (1837-1874), il y emménagea en 1883 pour y décéder 11 ans plus tard. Degreef symbolise la destinée de plusieurs artistes de Rouge-Cloître (fig. 2, 3). Aujourd'hui reconnu, il vécut dans la misère. Son art, peu prisé à l'époque, ne lui permettait pas de subvenir convenablement aux besoins de sa famille. L'amour de la nature et de la sylve a sa rançon. La force de son tempérament et la sensibilité de ses toiles lui permirent néanmoins d'impressionner de jeunes artistes tels qu'Alfred Bastien (1873-1955) ou Joseph François. La relève spirituelle était assurée.

À vrai dire, l'attrait de Rouge-Cloître remonte bien au-delà du XIXe siècle. D'où ce nom provient-il ? Il s'agirait d'une appellation populaire donnée au prieuré de Saint-Paul en Soignes, fondé au XIVe siècle, dont un enduit rougeâtre, à base de tuiles concassées, aurait recouvert les murs. La dénomination officielle s'effaça des mémoires, la tradition populaire subsista. Toutefois, ce nom pourrait également provenir de l'appellation latine "Rubea Vallis", la Vallée rouge, dans laquelle est implanté le prieuré. Peu importe ici. La forêt de Soignes abritait plusieurs monastères au XIVe siècle (Groenendael, Sept-Fontaines, Tervuren…), signes d'une qualité d'atmosphère propice au recueillement et à la méditation, et par-delà, à l'inspiration artistique. Au prieuré même, les chanoines augustins pratiquaient l'enluminure, mais cette activité, commune à nombre d'établissements religieux, n'était bien sûr pas spécifique à Rouge-Cloître. Pour l'anecdote, c'est là que Hugo van der Goes, devenu frère convers, se retira et décéda (1482). On a parfois voulu trouver dans ses tableaux certains détails rappelant la forêt de Soignes. Ceci, bien que possible, reste putatif.

En revanche, la forêt de Soignes et Rouge-Cloître offrirent assurément un décor de prédilection pour de vastes compositions renaissantes, telles que les Chasses de Maximilien (fig. 4). Au XVIIe siècle, nombreux furent les peintres et dessinateurs à hanter les drèves forestières : Jacques d'Artois, Lucas Van Uden, Hans Collaert, Denis Van Alsloot, Corneille Huysmans…Du Moyen âge à la fin du XVIIe siècle, l'attrait de Rouge-Cloître se confond donc avec celui de la forêt de Soignes. Le monastère ne paraît pas avoir suscité par lui-même d'intérêt privilégié. Il apparaît çà et là, mais pas davantage que d'autres sites tout aussi bucoliques.

Paradoxalement, c'est la destruction du prieuré qui permit l'éclosion de l'École de Rouge-Cloître. En 1784, Joseph II ordonne une première suppression de la communauté religieuse. En 1790, les chanoines réintègrent néanmoins les bâtiments, déjà démolis pour partie. Le renouveau est de courte durée. La suppression irrévocable du prieuré survient en 1796, sous l'occupation française. De nouvelles destructions de bâtiments s'ensuivent. Sauvegardée jusqu'alors, l'église priorale brûle accidentellement en 1834 ; le tombeau d'Hugo van der Goes disparaît avec elle. Aujourd'hui, ne subsistent que le corps de ferme, le moulin à eau, la maison du portier et l'aile méridionale du complexe — la Maison de Savoie —, qui abritait jadis les quartiers du prieur et la salle du chapitre. Quelques portions du mur d'enceinte délimitent encore le domaine.

Au début du XIXe siècle, ruines et herbes folles occupent donc le terrain. Il n'en faut pas davantage pour attirer les romantiques. Ce regain d'intérêt s'inscrit dans la mouvance néo-médiévale, où l'imaginaire chevaleresque recherche les forêts mystérieuses peuplées d'êtres fantastiques. La nature acquiert un caractère mythique ; le sacré — parfois à la limite du paganisme — fait un retour en force. C'est ainsi que Paul Vitzthumb dessine inlassablement la forêt de Soignes et Rouge-Cloître. De la fin du XVIIIe siècle jusqu'en 1844, il parcourt les drèves, croque les ruines pittoresques et immortalise les lisières champêtres. Il dessine notamment le complexe de Rouge-Cloître avant l'incendie de l'église (fig. 5). D'autres artistes talentueux lui emboîtent le pas et s'engagent dans la sylve, tels Paul Lauters (1806-1875) et Emile Puttaert. Ces paysagistes préparaient l'éclosion des Écoles forestières de la fin du XIXe siècle (Tervuren et Rouge-Cloître).

Une pépinière d'artistes.

La grande époque de Rouge-Cloître se situe au tournant du XIXe siècle. Nous l'avons dit, Jean Degreef attire involontairement maints artistes débutants. Le décès du précurseur marque la fin de cette période de maturation. Son fidèle disciple, Alfred Bastien, assure la relève. À son tour, il s'installe à Rouge-Cloître, dans la maison du meunier. C'est lui que des peintres tels que Pringels, Luppens et Garot rencontrèrent lors de leurs séances de travail. D'autres peintres importants rejoignent l'aventure. Il serait trop long de détailler la carrière de chacun. Citons-en quelques-uns parmi les plus significatifs. René Stevens (1854-1937), le "Sylvain", fondateur de la Ligue des Amis de la forêt de Soignes, encore active aujourd'hui. Léon Houyoux (1856-1940), qui occupe la maison du portier de 1908 à 1940, date de son décès. Adolphe Keller (1880-1968) prit lui aussi ses quartiers à Rouge-Cloître. Louis Clesse (1889-1961). Auguste Oleffe (1867-1931) (fig. 6). S'ajoutent bien d'autres peintres encore, connus ou anonymes, qui, sans résider sur place, viennent dresser leur chevalet au bord des étangs. Les thèmes de composition évoluèrent avec le temps. L'emprise de la forêt perdura, mais s'allégea progressivement. Rouge-Cloître devint davantage un lieu favorable à l'inspiration artistique que le sujet même de cette inspiration. Ainsi, depuis 1883, le site connaît une occupation ininterrompue de peintres, qui entretiennent son âme et la fixent sur leurs toiles.

Sans doute moins connue est la passion d'Auguste Rodin pour la forêt de Soignes, lorsqu'il résidait à Bruxelles (1871-1877). Il s'y promenait souvent en compagnie de Rose Beuret. Il dut certainement passer par Rouge-Cloître. De fait, Rodin peignit quelques tableaux forestiers. La majesté de cette forêt l'inspirait particulièrement, avec ses troncs immenses, cette rare puissance qui correspondait si bien au talent de l'artiste. Autre célébrité, Rik Wouters vint s'installer en 1904 à Watermael-Boitsfort. Il y revint en 1907, à la lisière des bois. Il consacra dès lors une bonne part de son activité à peindre en forêt.

Centre d'art et lieu magique.

Aujourd'hui, des ateliers d'artistes sont installés dans l'ancienne ferme, toujours en activité. En effet, une étape importante du renouveau artistique de Rouge-Cloître est intervenue en 1971, lors de l'inauguration du Centre d'art. Sa vocation est de perpétuer le souvenir des artistes qui honorèrent les lieux, et de promouvoir la vie culturelle d'Auderghem. D'importants travaux de restauration du domaine sont en cours. Espérons qu'ils rendent aux lieux un peu de leur dignité passée.

Que trouvent donc les artistes à Rouge-Cloître ? Une combinaison exceptionnelle des ingrédients susceptibles de donner de bonnes compositions. La hêtraie cathédrale, la plus belle d'Europe, élevant ses futaies majestueuses. L'élément aquatique : vastes étangs et mares discrètes. Un relief vallonné, dont les pentes deviennent parfois abruptes. Des vestiges romantiques, à l'époque des précurseurs dans un état assez délabré. À proximité, vers 1880-1900, ce n'étaient que champs et pâturages. Les peintres pouvaient donc alterner scènes forestières et campagnardes sans devoir se déplacer excessivement. 

La qualité de la lumière est également particulière à Rouge-Cloître. Le matin, la proximité des étangs plonge le site dans la brume ; elle n'enlève rien à la luminosité générale mais filtre les premiers rayons solaires. Le soir, le soleil se noie dans les étangs. Enfin — qualité exceptionnelle —, le calme absolu des lieux, pourtant guère plus éloignés qu'une dizaine de kilomètres de l'agitation fébrile du centre de Bruxelles. Les amateurs d'art n'avaient donc pas loin à se déplacer pour admirer (et acheter) les toiles de leurs artistes favoris. D'ailleurs, jusqu'il y a peu, une auberge attirait la foule les beaux jours d'été. On ne pouvait donc rêver mieux comme localisation d'ateliers d'artistes.

Rouge-Cloître a encore un bel avenir devant lui. La vitalité de ses peintres n'a rien perdu, même s'ils se sont désormais affranchis de la manière des anciens. Nous espérons avoir donné aux lecteurs le goût de l'École de Rouge-Cloître, s'ils ne la connaissaient pas déjà.

Christian Bodiaux,     
Assistant UCL      

Bibliographie

S. Pierron, Histoire illustrée de la forêt de Soignes. III, Les établissements religieux - Les chantres, Bruxelles, La Pensée belge, 1936.

H. Schots, Jean-Baptiste Degreef (1852-1894). Sa vie, son œuvre, Bruxelles, 1993 (avec littérature).

H. Schots, Auderghem et ses peintres, Bruxelles, 1978.

 

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Figure 1.

 

 

 

 

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Figure 2. 

 

 

 

 

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Figure 3. 

 

 

 

 

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Figure 4. 

 

 

 

 

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Figure 5. 

 

 

 

 

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Figure 6. 

 

 

 

 

 

 

 

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