LA LETTRE MENSUELLE
Cadeau d'un amateur et passionné - Décembre  2001.

Fernand Verhaeghen (1883-1975) : le Grand Maître du folklore wallon,
par Monsieur Robert Magremanne.

 

Sa biographie. 

Le peintre Fernand Verhaegen (son nom à l'état civil est Verraghen) est né à Marchienne-au-Pont le 27.7.1883. 

Son père, Jean-Pierre Veraghem( c'est avec cette orthographe de son nom qu'il apparaît lors de la déclaration de naissance de son fils Fernand), chapelier de son état, habitait alors rue de Mons au n° 21. Il décède en 1886. A la mort de sa mère en 1902, Fernand Verhaegen est donc orphelin de père et mère à dix-neuf ans. Nous ne connaissons rien de sa vie d'enfant, sinon ce qu'il aimait raconter, vers la fin de sa vie, aux critiques artistiques : son jouet préféré était le crayon et dès l'âge de six ans il avait déjà fait le portrait de son père. Or celui-ci était mort alors que son fils n'avait que trois ans. 

Après l'école primaire, le jeune Fernand est inscrit à l'Ecole Moyenne de Fontaine- l'Evêque, qu'il quitte pour rentrer, à seize ans, en 4e B à l'Athénée royal de Charleroi. C'est déjà avec le nom de Verhaegen qu'on le voit apparaître dans les palmarès de ces deux écoles. 

Terminant sa 4eB par l'obtention d' un 1er prix en dessin, mais un échec en " Flamand " qui l'obligerait à doubler, il s'inscrit à l'Académie des Beaux-Arts de Bruxelles en septembre 1900, sous le nom de Verhaegen à nouveau, qu'il gardera définitivement comme signature dans sa vie d'artiste. 

Et donc, à 17 ans, il quitte Marchienne-au-Pont pour Bruxelles où il suivra les cours à l'Académie jusqu'en 1906, avec notamment Emile Van Damme-Sylva et Constant Montald comme professeurs. Il y rencontre Rik Wouters et Edgard Tytgat, qui seront ses bons amis et les témoins de son mariage, en août 1907, avec Aline Rouhaud, de parents français. Il aura un fils, Maurice, né en 1917 en Angleterre. Fernand Verhaegen, comme beaucoup d'autres artistes belges, s'était réfugié en Angleterre pendant la guerre 1914-18. Après un passage à Paris en 1917, où il aurait travaillé pour la galerie Bernheim, il revient en Belgique en 1919, après un séjour chez sa sœur, dans le Midi de la France, pour se domicilier à Boitsfort. Au décès de son épouse, en 1955, il s'installe à Lodelinsart, dans la maison de Heupgen Andrée, artiste peintre bien appréciée dans la région. 

Il décède le 27.7.1975 à Montigny-le-Tilleul. Il avait presque 92 ans. 

Il laisse une production très importante d'huiles, de bois, d'aquarelles, de gouaches et d'eaux-fortes. Le plus ancien tableau retrouvé est daté de 1904. Il représente un paysage de campagne et est d'une composition très académique. 

Il n'y a plus de trace de sa tombe au cimetière de Montigny-sur-Sambre où il a été inhumé. 

Ses expositions. 

Fernand Verhaegen a participé à de nombreuses expositions, groupées et individuelles, dont la première pourrait dater de 1908. On notera sa présence aux Salons des " Bleus de la Galerie Giroux " en 1912, des " Indépendants " de 1913 et de " La Libre Esthétique " de 1914, galerie et Cercles particulièrement dynamiques à cette époque. Octave Maus, secrétaire du groupe des XX et ensuite fondateur de " La Libre Esthétique ", lui achète un tableau à cette dernière exposition. Il recueille de nombreux commentaires favorables dans la critique artistique de l'époque. 

Après la première guerre mondiale, il participe à bon nombre d'expositions à l'étranger. Ainsi, en 1920 et 1922, il avait des envois importants à la Biennale de Venise. Sa présence aux expositions a continué pendant toute sa vie, notamment aux triennales de Bruxelles, Anvers et Gand. A partir de 1945, il exposera surtout dans la région de Charleroi. C'est son retour à la source. 

C'est entre 1910 et 1914 qu'il grave la plupart de ses eaux-fortes dont les tirages, notamment ceux des eaux-fortes folkloriques rehaussées à l'aquarelle, s'étaleront jusqu'en 1973 et seront qualifiés d' " Ensoreries " sous la plume d'un critique d'art de l'époque, y voyant tellement de ressemblances avec certaines oeuvres d'Ensor. On le rencontre aux Salons de " L'Estampe " de 1911 à 1914. 

Au début des années 20, on assiste au renouveau de la gravure sur bois comme moyen d'expression artistique. Fernand Verhaegen fut présent à presque tous les Salons des xylographes belges de 1926 à 1938. 

Ses thèmes de prédilection. 

Déjà avant la première guerre mondiale, nombreux furent les peintres à s'inscrire dans un mouvement de réaction devant la vie dure et pénible que connaissaient les ouvriers industriels et agricoles. Mettre en évidence cette situation, tout en essayant de donner des formes de noblesse au travail harassant, fut une tendance suivie par certains. C'était dans l'air du temps. Les idées politiques étaient porteuses d'un tel message et des peintres y furent très sensibles, et avec succès pour leur réputation. 

Fernand Verhaegen choisit une toute autre voie. Il déclare que c'est en ayant assisté un jour à la débordante folie du Carnaval de Binche qu'il eut le coup de foudre. " Le miracle des couleurs pour un jeune peintre sous l'empire de l'impressionnisme, l'attraction de sa terre natale et le besoin de la chanter dans ce qu'il voyait en elle de clair, de joyeux, d'animé furent les moteurs de son engagement dans la représentation du folklore wallon ". Pour parler en termes actuels de marketing, ce n'était pas nécessairement un créneau porteur. Chanter la joie et projeter sur la toile l'image de gens humbles qui s'amusent est un sujet qui prête peu à de subtiles analyses de la part des critiques artistiques. Le folklore n'est pas non plus un genre " intellectuel ". 

Donc les spécialistes louent le sens du mouvement, les couleurs gaies des tableaux de Fernand Verhaegen, mais on sent une certaine retenue de leur part devant ces oeuvres qui ne sont pas dans le goût du temps. Par contre, Jules Destrée était un admirateur du peintre et lors de son passage au Ministère des Sciences et des Arts, lui commanda, en 1920, quelques tableaux. Jules Destrée, défenseur acharné de l'idée d'un art spécifiquement wallon, distinct d'un art belge que certains avait trop tendance à assimiler tout simplement à l'art flamand en y incorporant ainsi la peinture wallonne, cite Fernand Verhaegen comme étant un des artistes du présent capable de prendre la relève des grands aînés de Wallonie. 

Fernand Verhaegen est surtout connu par ses oeuvres consacrées au folklore wallon et notamment ses représentations multiples des Gilles du carnaval. C'est celui de Binche qui est le plus souvent traité (reproduction n° 1). Mais il a aussi saisi des scènes du carnaval de Jolimont et de Marchienne-au-Pont . D'autres fêtes religieuses et folkloriques ont également été illustrées par lui, notamment, parmi les Marches de l'Entre-Sambre-et-Meuse, celles de Saint-Roch à Thuin (reproduction n° 2), de Sainte Rolende à Gerpinnes (reproduction n° 3), de la Trinité à Walcourt. Il y a ,en outre, la Marche de la Madeleine à Jumet (reproduction n° 4), les " Pasqueye " de Jamioulx (reproduction n° 5) et de Montigny-le-Tilleul (reproduction n° 6), le " 'tChaudia " de Leernes (reproduction n° 7). La " Criée " de Cerfontaine, les Chinels de Fosses (reproduction n° 8), le bal des Climbias de Lodelinsart et le Doudou de Mons (reproduction n° 9) font partie des sujets qu'il a fréquemment traités. On rencontre encore le carnaval d'Ath (reproduction n° 10) et de Boitsfort et aussi le goûter matrimonial d'Ecaussines. Certaines de ces manifestations folkloriques ont disparu entre-temps. Il a aussi peint des scènes de folklore de Bretagne. La foule en mouvement l'attire, même en dehors du folklore : " Le premier mai à Charleroi " et " La braderie de Charleroi". 

On connaît encore de lui des paysages (notamment de Bretagne et de la Côte d'Azur), des portraits, des natures mortes, des bouquets de fleurs. 

Le folklore wallon apparaît très tôt dans l'œuvre de Fernand Verhaegen. Le " Carnaval de Binche ", son thème de prédilection est présenté dès 1912. Les autres sujets suivront à un rythme rapide. Il complétera la liste des ses thèmes folkloriques lors de son repli sur la région de Charleroi, à partir de 1945. 

Les collections publiques. 

On peut admirer dans les salles de réfectoire du centre sportif Edmond Yernaux de Montignies-sur-Sambre douze oeuvres de très grandes dimensions qui lui avaient été commandées vers 1938 par le bourgmestre Edmond Yernaux. Elles sont le témoignage des réalisations sociales de la commune. Deux d'entre elles sont différentes, elles rassemblent la plupart des sujets folkloriques que Fernand Verhaegen avaient peints jusqu'alors. Les deux aquarelles ( reproductions n° 11 et 12) s'en sont inspirées. 

Il y a quelques beaux tableaux de Fernand Verhaegen dans les maisons communales de Ath, Boitsfort, La louvière, Lodelinsart et Marchienne-au-Pont. La Province de Hainaut en possède un certain nombre. Le musée d'Art Moderne de Bruxelles, ainsi que les musées des Beaux-Arts de Charleroi, d'Ixelles, de Liège (musée de l'Art wallon), de Mons et de la ville d'Ostende sont également propriétaires de fort belles oeuvres de sa main. A l'étranger, on le retrouve au Grand Palais à Genève et au musée de Grenoble, notamment. 

Son approche stylistique. 

Fernand Verhaegen, qui s'était aussi essayé au pointillisme vers les années 1910, avec quelques oeuvres d'allure symbolique, est habituellement classé, par son style, dans les impressionnistes de la troisième génération, utilisant des couleurs très vives, mais en ton local. Lorsque le concept de " fauves brabançons " (couvrant la période d'avant la première guerre) fut créé vers 1941, il fut incorporé dans ce groupe, dont le leader désigné était Rik Wouters, son grand ami et voisin à Boitsfort. .Vers les années 1925, il a tenté quelques expériences dans une manière plus géométrique, mais toujours figurative. Il a ensuite, à partir des années quarante, adopté un style dérivé de l'impressionnisme, avec un toucher de pinceau lui permettant de rendre, avec dynamisme, le flou des mouvements de foule dans les fêtes folkloriques. 

Particulièrement individualiste, Fernand Verhaegen n'a jamais fait partie de structure organisée, ni " école ", ni galerie ou autre groupement d'artistes. Ses deux amis de l'Académie ont, eux, accepté des offres de la fameuse galerie Georges Giroux pour Rik Wouters, et du mouvement " Sélection " de André De Ridder pour Edgard Tytgat. Ce fut un fameux tremplin pour leur réussite artistique. L'isolement de Fernand Verhaegen le pénalisa financièrement. Il tira le diable par la queue pendant toute sa vie professionnelle. Les premières années de son mariage se sont déroulées dans la gêne, pour ne pas dire la pauvreté, trop souvent proche de la misère. Pour assurer un revenu stable au ménage, sa femme s'était mise à travailler. Ce n'était pas courant à l'époque. Au décès de Fernand Verhaegen, l'inventaire de ses biens fait apparaître un avoir total de 258.936 Fr.

Conclusion. 

James Ensor avait, en 1912, acheté " une petite esquisse, les gilles " à Fernand Verhaegen. C'est à l'époque où Rik Wouters réalisait le buste d'Ensor. Fernand Verhaegen et Rik Wouters habitaient alors dans la même rue à Boitsfort. Ils étaient amis depuis l'Académie, mais cette proximité facilitait leurs rencontres et c'est probablement à l'occasion d'une pose de James Ensor chez Rik Wouters que Fernand Verhaegen eut l'occasion d'approcher James Ensor. 

Celui-ci ne l'oublia pas. Lorsqu'en 1935, R. Delevoy écrivit sa petite plaquette consacrée à Fernand Verhaegen (c'est la seule étude publiée à ce jour sur ce peintre), il s'adressa à James Ensor pour la rédaction de la préface. Celui-ci accepta bien volontiers et termina son texte en baptisant Verhaegen, " bon géant de Gerpinnes ", de " grand maître forgeron d'art de Wallonie ". Cette appellation connut un franc succès. Elle fut reprise assez systématiquement par les critiques artistiques dans leurs articles ultérieurs et servit de substitut à l'appellation " peintre des Gilles " qui lui avait été décernée assez tôt dans sa carrière. Nous pouvons cependant penser que si James Ensor avait connu l'ensemble de la vie artistique de Fernand Verhaegen, c'est plutôt " Grand Maître du folklore wallon " qu'il l'aurait baptisé.


Robert Magremanne, novembre 2001      

Bibliographie

Magremanne Robert :  « Les eaux-fortes du peintre Fernand Verhaegen » dans « Hainaut Tourisme » pp 159 à 163, août 1999.

Magremanne Robert : « Le peintre Fernand Verhaegen et la xylogravure » dans « Hainaut Tourisme » pp 489  à 493, octobre 2000.

Magremanne Robert : « Fernand Verhaegen (1883-1975) Le Grand Maître du folklore wallon », Imprimerie provinciale du Hainaut, 2003 : cliquez ici.

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