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LA LETTRE MENSUELLE |
| Une volonté sociologique en architecture - Mai 2003. |
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Nos bourdieuseries ou L'
architecture à l'écoute des utilisateurs |
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; Entre autres, elles disent comment Pierre Bourdieu avait réussi à
réconcilier Georg Simmel et Max Weber : d’un côté Simmel (puis Siegfried
Kracauer et son analyse de la culture des employés des années 20 et Walter Benjamin
et la sienne sur le mobilier des demeures bourgeoises de Berlin) lorsqu'il
analysait la socio-politique des affirmations culturelles des divers groupes
sociaux, en terme de «domination». De l’autre côté, Max Weber lorsqu’il a fait naître une théorie de
l’action, plus marxiste : «la domination d’un groupe social par
l’accumulation de biens symboliques, d’un savoir, d’une culture, de
relations». Moyennant des montages photographiques et des dessins impitoyables,
assez peu connus, les architectes états-uniens Venturi & Rausch avaient
brillamment analysé les signes extérieurs de richesse de leurs voisins
américains et l’obligation où ils étaient de les montrer tous pour «paraître».
La monstrueuse colonisation culturelle américaine tous azimuts d’aujourd’hui
n’en est pas différente… Bourdieu se fait le lien entre ces deux attitudes car à cause de la
guerre, elles étaient restées étanches l’une à l’autre. Depuis, il s’en fait le catalyseur surtout par son
attitude polémique engagée dans une réalité violente. Car, « les formes
d’expressions symboliques d’une société ont toujours pour origine un conflit
dans lequel les groupes sociaux mobilisent différentes ressources afin
d’assurer leur position dans la hiérarchie sociale, … jusque dans les
ramifications les plus fines des écrits philosophiques et des œuvres
d’art » (Axel Honneth). Personnellement, ces observations nous confortent davantage dans nos
propres attitudes car, non seulement, nous les affirmons publiquement (elles
sont parallèles : « la Misère du monde » était pour nous un
outil de réconfort, un appui) mais nous les matérialisions par la construction
d’un « monument » à ce droit à la parole sous forme de logements, de
quartiers, d’écoles, d’universités, etc. Pierre Bourdieu «donne la
parole» aux modestes et les publie. Nous, nous ne «donnons»
pas la parole et nous ne la laissons pas se «prendre». Encore un
vocabulaire de conflit : nous ne pouvons la donner puisque nous refusons
toujours de la posséder. Nous préférons demander aux participants aléatoires de
nous aider à construire une image cohérente qui soit la leur. Leur parole, pour
nous, c'est le dessein de leur projet. Bourdieu recueille et reproduit les paroles modestes (dominées) et
isolées et se bat pour qu'elles soient entendues. Nous, nous les organisons en
groupes vivants et nous essayons de les réaliser dans le paysage, respectant
ainsi (sans doute, un peu les seuls) le droit à l'expression publique de leurs
individualités. Nous ne faisons pas la distinction entre pauvres et riches,
entre dominés et autonomes : nous acceptions simplement ceux qui viennent,
dans leur diversité. Ce qui nous intéresse, ce n'est pas simplement de les aider à
s'exprimer, à s'affirmer (encore que...) mais essentiellement à faire naître un
paysage à partir de leurs projets égalitaires en autorité,
« an-archiques », n'obéissant à aucune discipline imposée par
d'autres motifs que les motifs «neutres» : les techniques,
l'économie individuelle et solidaire, le contexte, etc. et à aucune contrainte
culturelle (ou le moins possible et toujours en partage). Le rôle institutionnel
de l'architecte se modifiera profondément un jour (ce n’est pas encore pour
bientôt, ni avec les architectes qu’on connaît…). Mais pour le moment,
personnellement nous sommes un peu solitaires, installés sur un blanc de la
carte : il y a quelques compagnons mais pas nombreux. Nous ne sommes pourtant pas du tout absents de cette élaboration d’un
« tissu urbain » : parfois même, lorsque nous pensons que cela
peut aider, nous faisons semblant d’être leur chef ! Ensuite, nous
organisons en un tout plus cohérent les projets que les habitants nous
proposent, en désordre. Surtout sans abîmer ce désordre qui est le signe de la
vie, de l’authenticité. Nous avons nos propres limites techniques,
professionnelles, (mais les nôtres sont particulièrement larges...). Et, en cas
de panique, nous reprenons l'autorité émanant du groupe. Hors de ces enjeux, il reste à l’architecture peu de voies importantes à suivre : encore plus de haute technicité, plus de régularité, d’ordre, de modernité ou bien de nostalgie du Nouvel Urbanisme ? Aucune de ces pistes ne pose la question socio-politique qui nous semble actuellement brûlante… La première opération que nous avions été invités à mener en France
était celle des Vignes Blanches à Cergy-Pontoise (130 maisons HLM) : nous
avions demandé aux futurs habitants de dessiner eux-mêmes leur habitat et nous
nous contentions d’en vérifier la constructibilité, de le recopier fidèlement
(sans en effacer les contradictions, les maladresses et les diversités) et de
les faire bâtir par les entreprises. Ce qui paraissait simple et naïf, a
pourtant soulevé des haines chez mes confrères architectes et chez les maîtres
de l’ouvrage qui se cramponnent à la moindre miette de leur pouvoir de
domination… Par exemple, un panneau photographique que nous avions exposé un
jour à l’Institut Français d’Architecture s’était retrouvé chargé d’insultes… Évidemment, nous avions choisi une voie impossible : persuader
«l’adversaire» parfois tenté «littérairement» de nous
suivre, et puis se servir de ses outils contre ses habitudes en essayant
d’atteindre aussi vite que possible le point de non-retour. Généralement, il
s’effraye et invente tous les mauvais prétextes pour nous
«dégager» : les trois-quarts de nos études échouent.
Miraculeusement, certains projets réussissent, parfois sur des malentendus mais
quelques fois sur des compréhensions lumineuses… Apparemment, en France, plus personne ces temps-ci, ne comprend,
n’endosse ces enjeux ni ne charge personne d’aider à réaliser un projet moins
«colonialiste» qu’à l’habitude… (Ho ! Il y a quelqu'un ?). Dans les concours d’architecture (qui nous font vivre), nous nous
trouvons (parfois) face à un bloc massif d’architectes qui, avec mépris, votent
toujours contre notre projet car celui-ci heurte profondément ceux qui ne veulent
pas comprendre. Normal ! En Italie, par exemple, même si les «case popolare» sont
dépourvues avec la plus grande angoisse, de toute trace de culture populaire,
celle-ci finit toujours par recouvrir lentement le modèle autoritaire en
l’ornant de leurs traces de vie et par lui donner une image authentique (quelle
santé ! Le miracle grec ?). Mais les architectes n’en veulent rien
savoir… L’Italie sort péniblement de vingt-cinq ans de ce «rationalisme»
qui a muselé la créativité italienne : rationalisme dont le décès vient
d’être déclaré très officiellement le 14 décembre 2001 à l’université la
Sapienza à Rome au cours du congrès «Faut-il démolir le Corviale»
(cette barre d’un kilomètre de long de la banlieue de Rome, dont le coupable
est l’architecte Mario Fiorentini.) … Le Mouvement Moderne s’était pourtant écroulé bruyamment en septembre 1972, à Saint-Louis sur le Missouri, lors de l’implosion du premier bâtiment du quartier social Pruitt & Igoe. Mais il a réussi à agoniser trente ans encore. L’architecte en était Minoru Yamasaki, celui des Twin Towers et de la tour Picasso à Madrid échappée de justesse à un attentat de l’ETA : curieusement, il est devenu le spécialiste de bâtiments à démolir... Il serait urgent d’en expliquer les motifs : au moins l’arrogance répétée envers le paysage socioculturel autant que physique. Peut-on reconnaître que le paysage new-yorkais a retrouvé depuis la disparition monstrueuse des tours, une échelle plus conforme au vrai peuple américain (cela devait faire plaisir à l’ancien maire Rudolf Giuliani mais pas au nouveau…) et que les gesticulations actuelles d’architectes qui veulent reconstruire le symbole de la puissance commerciale américaine sont parfois obscènes face à la mémoire des victimes ? A Vienne, les grands ensembles de logements collectifs sociaux
affichent en énormes lettres : « ceci appartient à la ville de
Vienne », de crainte que les habitants effacent la domination économique
et culturelle destinée à les humilier. La France également, a été gourmande de «cités» rationnelles :
toutes les répétitions (préfabriquées ou non) d’éléments identiques sont aussi
étrangères que possible, à une quelconque expression populaire. Récemment, nous avons été appelés aux Pays-Bas par un maître d'ouvrage
extrêmement clairvoyant, en vue de transformer un centre de quartier vieillot
(des années '60 : ce ne sont pas les meilleures...) tout en le densifiant,
avec les comités d’habitants, bien sûr.. Et cela, suivant toutes nos options de
décolonisation ! Je ne joue pas du tout au «travailleur social» : je
cherche, et souvent désespérément, une forme de paysage qui soit compatible
avec cette culture populaire... Non pas simplement pour décoloniser les
habitants mais d’abord pour prouver que cette coopération est possible entre
cultures qui se respectent et ensuite qu’elle peut produire des paysages
diamétralement opposés aux milieux autoritaires apparemment inévitables et que
cela va bien mieux comme ça. Et plus tard, d’en persuader quelques confrères
architectes de continuer dans ce sens et de perfectionner la démarche. Mais ce
ne sera évidemment pas avec les architectes qu’on connaît trop : ceux-ci
sont vite devenus irrécupérables, il nous faudra attendre une prochaine génération…
Car l'autorité, toujours perspicace, devine les plus légères tentatives
d'expression de cette subsidiarité culturelle : elle attend impatiemment
une œuvre qui la représente proprement elle et surtout rien d'autre. Les
maîtres d’ouvrage se choisissent souvent leurs projets un peu comme la bourgeoise
du XIXe siècle s’achetait ses chapeaux… Aussitôt qu'ils aperçoivent
une image qui s'écarte même discrètement de leur ordre et de leur homogénéité,
ils mordent... Devant le chaos (qui n’est jamais qu’un ordre complexe, vivant
et invisible) ou devant les non-répétition et la diversité ou encore devant une
connivence envers des images traditionnelles, ils entrent en fureur. On
l'observe dans les styles que les grandes féodalités des maîtres d'ouvrages sociaux
impriment inévitablement sur le paysage actuel. Eh oui, la démocratie, ça fait
désordre. Miraculeusement pourtant, quelques rares personnes comprennent et même
essayent d’agir : sinon, nous serions vraiment isolés et définitivement
découragés. Il ne nous resterait plus qu’à aller respirer avec nostalgie, les
atmosphères de liberté dans les favelas, dans les bidonvilles, dans certaines
banlieues un peu spontanées ou même dans les cimetières anciens, pas encore
militarisés : on n'y rencontre peu d'architectes ! Il est même presque aussi efficace de dessiner parfois « comme si
de véritables habitants avaient agi », mais sans eux ! Est-ce un
faux ? Une imitation mensongère ? Qu’importe : de toutes manières,
c’est infiniment moins faux que le dessin qui en chasse la moindre trace, la
plus légère allusion et qui les méprise... Et surtout, qui gaspille leur apport
spontané : leur échelle humaine (que l’architecte a définitivement perdu),
leur complexité (produite par l’image de leurs individualités autonomes), leur
respect du contexte (une unanimité de différences, un peu à la Friedrich von
Hayek : « l’ordre de base de la grande société ne peut pas reposer
entièrement sur un dessein »), leur bonhomie (et non cette pesante impression
tragique des architectures qui veulent « mériter »), etc. Les villes anciennes ont toutes été dessinées par des défunts :
elles sont pourtant bien plus habitables que les villes « fonctionnelles ». Notre aventure à Gennevilliers est la plus explicite de toutes nos
expériences : concours pour la réhabilitation de trois à quatre mille
logements, projets avec les habitants, puis refus violent de la municipalité
(des stalinistes très humains…) de réaliser ce que leurs propres habitants
avaient dessiné avec nous : « De
par sa propre faute, disait Berthold Brecht, le peuple a perdu
la confiance du gouvernement : celui-ci a dû changer de peuple ». Réussi/raté ? Lorsque nous travaillons avec des sociologues à élaborer un groupe de
logements, une école, une réhabilitation de quartier, ceux-ci estiment avoir
pleinement réussi lorsque le groupe a pris de la maturité et a changé de comportement
devant la question qui se posait. Nous apprécions ce premier pas, bien sûr,
mais si rien ne se construit dans la réalité, nous pensons tristement avoir
raté... Nous cherchons que se réalise un paysage bâti qui exprime ces « paroles
de faible énergie ». Pour nous, c’est là, le fondement de l’écologie
urbaine. Pour eux, la parole construit le changement, pas assez pour nous… Étant entendu que personne ne peut connaître toute la réalité (Max
Weber) et que, pour définir des comportements universels et personnels :
droit, marché (Hayek), religions, politique, arts (et on peut ajouter :
paysages d’architecture et d’urbanisme), il est irrationnel de se croire
rationnel… Il y a, sans doute, sept mille an que nous construisons des
villes : leur forme s’est quasi inscrite dans nos gènes. Je ne reconnais
donc ni au Corbusier, ni à Gropius ou Hilbersheimer (ni à moi…) d’en inventer
une nouvelle. Car quelques arguments définissables et calculables ne peuvent servir
de système de décision : peut-être l’intuition serait-elle la seule façon
de connaître, de deviner et de parier avec quelque chance… « Paradoxe de
l’action et de ses conséquences ». L’autre moyen est empirique (encore Weber : science empirique et
compréhensive) et consiste à utiliser les groupes de participants variés
(agents ou acteurs sociaux) et de les mettre en situation d’expression
instinctive et intelligente. Le produit de ces groupes sera toujours plus
proche d’une vérité complexe que toutes les simplifications que nous tentons
d’imposer, pour « faire bref ». Cela ne concerne pas l’ingénierie tant qu’elle se cantonne dans son
domaine mécanique de servante : montrons de la sollicitude pour la
différence (la contradiction) entre le compliqué et le complexe : un monde
les sépare… Est-il encore possible après des siècles de tentations rationalistes de
penser un urbanisme ou une architecture « rationnelle » ? À l’évidence, pour être rationnel, il vaut mieux être émotionnel que
rationnel…
Lucien Kroll, Cet article a été traduit en Anglais et publié dans SCROOPE, Cambridge Architectural Journal, N° 14, sous le titre Power, protest, politics and the urban fabric. Et pour en savoir plus, |
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