LA LETTRE MENSUELLE
La chronique de l'Université, UCL - Mars  2003.

     Réflexions sur l'art comme thérapie, 
     par Monsieur Christian Bodiaux.

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Les psychothérapeutes connaissent, depuis le début du XXe s., l'utilité de l'art en thérapie des troubles mentaux. La pratique est relativement répandue, à telle enseigne qu'au Canada, et peut-être ailleurs encore, des programmes universitaires délivrent le titre d'art-thérapeute. Cette démarche a semble-t-il prouvé son efficacité auprès des professionnels de la santé.

De quoi retourne-t-il ? Pour faire simple – nous ne sommes pas spécialiste en la matière–, il s'agit de permettre aux patients d'extérioriser, d'exprimer d'une manière autre que verbale (parfois impossible) leurs angoisses, leurs obsessions, bref, leur mal-être par l'art. On utilise à cette fin les arts plastiques, mais d'autres formes d'expression artistique ne sont pas négligées, telles que la déclamation, la poésie, la danse, etc. 

Lorsqu'il s'agit de peinture, on demande aux patients de créer sans rationalisation préalable ; le thérapeute, qui possède une formation artistique, va leur permettre d'évoluer dans la maîtrise de la discipline, d'affiner ce qu'ils expriment. Finalement, on espère une amélioration de la santé mentale des individus par ce processus de "formulation", de mise en forme ; peut-être aussi un mécanisme de catharsis intervient-il, mais ce mécanisme est actuellement controversé en psychanalyse au moins, au profit du transfert.

La méthode active, qui favorise l'expression des patients est la plus courante ; il en existe cependant une autre, passive, qui consiste à mettre les patients au contact d'œuvres d'art (visites de musées par exemple), de façon à susciter un écho en eux, susceptible de faire émerger leurs angoisses, et de les identifier. 

Dans le cadre de cet article, c'est cette dernière méthode qui va retenir notre attention. Elle met en effet le doigt sur une dimension importante de l'œuvre d'art : le ressenti psychologique qu'elle provoque chez l'individu.

L'histoire de l'art traditionnelle, dont nous essayons d'être un loyal serviteur, se soucie quasi exclusivement de questions historiques, stylistiques et iconographiques. La symbolique n'en est pas absente. En revanche, la sociologie n'a effectué jusqu'à présent qu'une percée timide et confidentielle dans la discipline. Elle reste souvent l'affaire de sociologues, tels que Bourdieu, les historiens de l'art restant frileux. Peu ont suivi les traces de Panofsky, sociologue qui s'ignorait. 

La psychologie, quant à elle, est à l'état de trace. Ceci ne signifie pas qu'il n'existe aucune étude sur le sujet, loin de là, mais sa place dans l'enseignement est dérisoire. Lorsque l'on participe à une visite guidée dans un musée, le commentaire se préoccupe essentiellement de précisions historico-stylistiques. Pour le reste, pas grand-chose.

Cette tendance scientifique tend à s'affirmer davantage, car les historiens de l'art cherchent à s'affranchir de l'image dilettante dont ils souffrent parfois. La place croissante de la science dans la société contraint les historiens d'art à essayer de se donner un "label de sérieux" en introduisant plus de rigueur scientifique dans leurs analyses. Cette évolution n'est pas négative, car bien des errements du passé sont corrigés aujourd'hui. L'examen des œuvres devient précis et méthodique. Ceux qui se contentent d'un commentaire esthétique, sans analyse matérielle préalable, voient leur crédit s'éroder. Cette évolution, donc, a du positif. Toutefois, elle occulte un aspect fondamental de la production artistique, qui est sa dimension psychologique.

C'est la lecture d'ouvrages sur l'art-thérapie qui a éveillé notre intérêt à ce propos. Non pas tant l'art-thérapie elle-même, affaire de spécialistes, mais bien ce qu'elle révèle de l'œuvre d'art. Dans un article précédent, nous avions discuté brièvement du jugement de beauté, en concluant, dans une perspective sociologique, qu'était beau ce qui correspondait aux besoins de la société, ou ce en quoi la société pouvait trouver un intérêt. Nous avions négligé l'aspect psychologique, difficile à appréhender pour un historien d'art "traditionnel". Les psychologues le font bien mieux que nous.

Un ouvrage d'art-thérapie relatait une expérience dans un musée. On y avait emmené quelques patients, pour leur faire suivre un parcours thématique, consacré à une couleur bien particulière. Cette couleur avait apparemment une signification importante dans leur mal-être. La voir associée à des sujets variés permettait en quelque sorte de dédramatiser son ressenti. Pareille approche thématique est classique en histoire de l'art, dans les visites guidées en particulier. Le but est de comprendre la place de la couleur dans la construction du tableau, en fonction des styles ou des artistes. C'est une manière originale d'appréhender les œuvres, d'ordinaire assez plaisante.

Mais alors, la question se pose : dans le fond, les visiteurs "normaux" ne réagissent-ils pas d'une certaine façon comme les visiteurs en thérapie ? En d'autres termes, les œuvres d'art n'auraient-elles pas un effet analogue sur une personne saine, ou moins affectée, mais dans des proportions différentes que chez un patient ? Ce qui aura un effet puissant et thérapeutique chez les uns, qui prendront conscience d'eux-mêmes, ne permet-il pas aux autres d'être également confrontés à eux-mêmes ? Dès lors, ne serait-il pas possible de définir des catégories non pas seulement sociologiques, mais bien psychologiques d'individus, en fonction de ce qu'ils trouvent beau ou laid ? En effet, si l'œuvre agit sur les individus, comme l'enseigne l'art-thérapie, il faut admettre qu'une réaction identique implique une structure réceptive identique.

Bien sûr, une difficulté barre encore la route. Il s'agit de départager, dans tout processus psychique, ce qui relève de structures psychologiques innées, et ce qui résulte de la socialisation de l'individu. À supposer que l'approche psychologique de la notion de beauté soit et légitime, et possible (les deux termes dans leur acception scientifique), il deviendrait alors théoriquement concevable d'établir sur des bases rationnelles les jugements de beauté. Tout en sachant qu'un individu évolue psychiquement au cours d'une vie, ce qui introduit une variable supplémentaire, on parviendrait à classifier les individus en fonction de leur type psychologique, qui les disposerait à apprécier telle ou telle œuvre, en tenant compte de variables liées à la socialisation. Il serait intéressant de quantifier la part des deux dimensions dans le jugement.

Cependant, une autre interrogation surgit : toutes les formes d'art, tous les styles sont-ils susceptibles d'agir sur l'inconscient avec la même force ? 

Intervient ici le degré de conventionnalisme. L'art du XIXe s. reste très conventionnel malgré sa diversité (on entend ici par convention la rationalisation qui canalise l'impulsion créatrice). On peut d'ailleurs se demander s'il y a réellement impulsion créatrice chez certains artistes, qui semblent appliquer mécaniquement des recettes de composition.

Or, l'art-thérapie entretient des liens préférentiels avec l'art brut. Là, on trouve l'expression la moins biaisée de l'inconscient créateur, sans filtre déformateur ou lénifiant. Ceci est bien éloigné du XIXe s., qui canalise au maximum les pulsions. Les prises de liberté, qui ont pu choquer à l'époque (l'impressionnisme), paraissent bien dérisoires aujourd'hui. Dès lors, il n'est pas certain que ce genre d'œuvres répondent aux nécessités de la thérapie.

Ne pourrait-on faire une exception pour les romantiques ? Prenons un Wiertz par exemple. De prime abord, on pourrait penser que les tableaux romantiques sont plus proches de l'impulsion naturelle, que les néo-classiques refoulent au maximum. La fougue, la force vitale s'y expriment de façon privilégiée. Cependant, le romantisme est également, et peut-être même avant tout, un style. Qui dit style dit convention et donc affaiblissement de l'impulsion.

Christian Bodiaux,     
Chercheur UCL     
 

Voir aussi :
Klein, Jean-Pierre, L'art-thérapie (Que sais-je? ; 3137), Paris, PUF, 2001.

www.artbrut.qc.ca/Impatients/contenu/indexfr.html 

www.taoat.org/index.html 

www.reseauproteus.net/therapies/artther/ .

 

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Cet article n'est
pas illustré 

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