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LA LETTRE MENSUELLE |
| La chronique de l'Université, ULg - Février 2003. |
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Les étiquettes de Mouton Rothschild par des artistes
célèbres,
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; Première
partie : Le but de cet article est de
présenter l’histoire d’une union entre l’art et le vin. Depuis plus de
cinquante ans, le prestigieux Château Mouton Rothschild fait appel à des
artistes internationaux pour illustrer ses bouteilles. Nous avons dans ces
quelques lignes raconté l’histoire de ce vin, de ce domaine, et les conditions
dans lesquelles des artistes, de Cocteau à Baselitz, ont participé à la
célébrité de cette appellation et à la sacralisation de ces bouteilles[1]. Histoire d’un vin et d’un domaine prestigieux Vers 1850, le Baron
Nathaniel de Rothschild décide de quitter la patrie natale de sa famille pour
s’installer à Paris. Trois années après son installation en France, passionné
de vin, il achète aux enchères le Château Brane Mouton à Pauillac, implanté en
plein cœur du vignoble du Médoc. Afin de marquer l’empreinte de sa famille sur
ce domaine, il lui donne une nouvelle appellation : Château Mouton
Rothschild. A partir de 1870, au décès de Nathaniel de Rothschild, James de
Rothschild et ensuite Henri de Rothschild prennent les rênes de l’exploitation
mais manifestent peu, voire aucun intérêt pour l’art du vin. En 1922, Philippe
de Rothschild devient maître de la prestigieuse appellation. Après le décès de
son père en 1987, c’est aujourd’hui Philippine de Rothschild qui gère la
société Baron Philippe de Rothschild. Le tournant de 19241924 se révèle une année charnière pour
l’histoire du vignoble et du vin Mouton Rothschild. Avant cette date, à
l’instar d’autres crus bordelais, l’ensemble des millésimes de Mouton
Rothschild après la vinification sont soutirés en tonneaux, puis vendus à
différents négociants qui s’occupent de l’élevage, l’embouteillage,
l’étiquetage et la commercialisation du vin. Si, une fois le millésime cédé, le
propriétaire porte une ultime attention à son produit afin de veiller à la
parfaite mention de son vignoble sur la bouteille, il se désintéresse néanmoins
totalement de l’esthétisme général de l’étiquette, entièrement imaginée par le
négociant. En 1924, Philippe de Rothschild décide de procéder personnellement à
l’élevage, l’embouteillage et l’étiquetage de sa production ; les
négociants intervenant encore régulièrement dans la commercialisation du
produit. Les étiquettes portaient ainsi conjointement l’appellation du
producteur et celle du négociant (illustrations 1 et 2). Depuis 1924, cette décision de mettre le
Mouton Rothschild en bouteilles au château Rothschild à Pauillac donne à
l’étiquette un rôle essentiel de certificat d’origine, de garantie de qualité.
Afin de rompre la banalité des étiquettes conçues par les négociants de
l’époque, Philippe de Rothschild fait appel à l’affichiste Jean Carlu afin
d’imaginer une étiquette originale dès le millésime 1924. Artiste
particulièrement prometteur, Jean Carlu n’a alors que 24 ans et s’est déjà
spécialisé dans la création d'affiches après un bref séjour à l'Ecole des Beaux-Arts de Paris. En
1918, il est désigné "Affichiste de l'année" par un jury présidé par
le graphiste Cappiello. Dans l’étiquette réalisée pour Mouton
Rothschild, Carlu reprend le bélier, symbole du Mouton et les flèches des armes
des Rothschild et accentue les lignes pure et les
couleurs vives pour fixer une image épurée dans l'esprit du consommateur. Cette
étiquette illustre les débuts de sa carrière, sa première période, dominée par
l’influence du cubisme et de la géométrisation des formes. En 1920, il rencontre en effet le
peintre cubiste Roger Souverbie qui lui fait découvrir Albert Gleizes et la
Section d'Or. En 1923, sous l'influence de Juan Gris, il élabore sa théorie de
"l'expression graphique de l'idée". Dès 1925, la qualité de son style
géométrique séduit l’entreprise Monsavon. Dès le début de cette collaboration
avec Monsavon, Jean Carlu s'impose comme un maître de l’affiche française aux
côtés de Loupot et Cassandre (illustration 3). La Libération et les débuts d’une traditionA l’occasion de la libération, Philippe de
Rothschild décide de modifier exceptionnellement l’étiquette du Mouton et de la
consacrer à la victoire des alliés et à la paix retrouvée (illustration 4).
Pour le millésime 1945, l’un des plus grands du siècle aux yeux des amateurs,
Philippe de Rothschild fait appel au jeune peintre Philippe Jullian pour
exécuter une composition graphique axée sur le V, célébrée par Churchill. Mais
de cet événement exceptionnel, va naître une tradition. Dès 1946, les
propriétaires du Mouton Rothschild ont l’idée de changer annuellement
l’étiquette et d’en confier l’exécution à un artiste différent. De 1946 à 1999,
plus de cinquante étiquettes originales vont ainsi voir le jour sous les
crayons, les pinceaux, les collages d’artistes internationaux. Cependant, pour
des raisons historiques, deux millésimes, 1953 et 1977, vont déroger à cette
tradition. En 1953, Philippe de Rothschild décide de commémorer le centenaire
de l’achat du château Brane Mouton à Pauillac par Nathaniel de Rothschild
(illustration 5). En 1977, les propriétaires illustrent la visite en Médoc de
la reine-mère d’Angleterre, berceau de la famille de Rothschild (illustration
6). Un canevas précisDans le cadre de sa collaboration avec Mouton
Rothschild, l’artiste doit choisir l’un des quatre thèmes imposés, à savoir la
vigne, le plaisir de boire, le bélier symbolique et la famille Rothschild. Le
bélier symbolique du Mouton Rothschild trouve sa source dans une pièce
d’orfèvrerie conservée aujourd’hui au Musée Rothschild, le petit "bélier
d'Augsbourg", hanap en vermeil du XVIe siècle. L’artiste a bien
entendu entière liberté dans le traitement, la composition et l’exécution du
thème. L’artiste est soumis également à un format
bien défini, plus précisément à un rapport de 100 pour la longueur et 42 pour
la hauteur. Ainsi des artistes, comme Georges Braque, réalisent une œuvre aux
dimensions exactes de l’étiquette finale imprimée, et d’autres, comme Pierre
Soulages, exécuteront des compositions de plusieurs mètres. Il est également
entendu que les artistes, en échange de leur contribution, ne recoivent pas
d’argent, mais un nombre de caisses de vin de deux millésimes, dont logiquement
celui qu’ils ont illustré. Jusqu’en 1999, tous les peintres ou illustrateurs
ont accepté les termes de cette collaboration. Les premiers millésimes illustrésPour les premiers millésimes et jusqu’en
1955, le Baron Philippe de Rothschild s’adresse à des amis peintres,
successivement Jean Hugo, Jean Cocteau, Marie Laurencin, André Dignimont, Georges Arnulf, Marcel Vertès, Léonor Fini
et Jean Carzou. Arrière-petit-fils de Victor
Hugo, Jean Hugo est très tôt attiré par les arts de la scène et se spécialise
dans la scénographie et la réalisation de décors. Conjointement, il mène une
carrière de peintre et d'aquarelliste qui lui vaut la réputation d'un maître de
la miniature. C’est durant les fêtes de l'entre-deux-guerres, où il imagine
masques et déguisements, que Philippe de Rothschild rencontre Jean Hugo et
découvre la qualité de son travail graphique. Pour l'étiquette du Mouton
Rothschild 1946, Jean Hugo dessine une colombe tenant un rameau d'olivier,
symbole biblique tiré de l'épisode de l'Arche de Noé, qui évoque ici la
première année de la paix retrouvée (illustration 7). Pour son millésime 1947, Philippe
de Rothschild s’adresse à Jean Cocteau. Le romancier, dramaturge, cinéaste et
poète compose une étiquette illustrant la perfection
formelle et les thèmes renouvelés de la mythologie antique et de la tradition
classique française, parfaitement représentative de son travail de peintre et
de dessinateur. On y observe ce profil d'éphèbe au regard profond, peut-être le
visage de Jean Marais, qu’il répéta dans son œuvre jusqu'à l'obsession.
Malheureusement l'œuvre originale de Jean Cocteau a été perdue. Celle exposée
au Musée Rothschild à Pauillac est du pinceau de Jean Marais qui, à la demande
de Philippine de Rothschild, accepta de reproduire le dessin de son ami Jean
Cocteau (illustration 8). En 1948, Marie Laurencin dessine
un couple de jeunes bacchantes, emprunt d’une gravité enfantine
particulièrement récurrente dans son œuvre. Cette composition illustre ainsi sa
production de la fin des années 40, plus décorative, inspirée par les
"nabis", envahie de tons pastel, d’une gracieuse naïveté et dominée
par les visages adolescents (illustration 9). Lorsque le peintre parisien André
Dignimont accepte le projet de réalisation de l’étiquette du millésime 1949, il
expose fréquemment au Salon d'Automne. Philippe de Rothschild a eu l’occasion
d’y admirer le travail de ce dessinateur, aquarelliste et illustrateur de
textes célèbres, comme les Contes de Perrault. A l’aube des années 50, sa
peinture marque une prédilection pour les divertissements populaires, bals et
cafés, salons de maisons closes, filles et mauvais garçons. Fidèle à cette
inspiration, il conçoit un décor de taverne champêtre pour l'étiquette d’un des
meilleurs millésimes du siècle (illustration 10). En 1950, Georges Arnulf obtient
le Premier Grand Prix de Rome de gravure. La même année, il illustre
l'étiquette de Mouton Rothschild. Par son austérité et la netteté du trait, son
dessin illustre l'art du graveur où l’on observe une perspective rigoureuse
dans laquelle Georges Arnulf enferme le bélier symbolique (illustration 11). En 1951, Philippe de Rothschild
fait une nouvelle fois appel à un affichiste, un illustrateur spécialisé. Le
propriétaire de Mouton Rothschild rencontre Marcel Vertès à Paris où il s’est
installé en 1925 après une enfance passée en Hongrie et un début de carrière
entamé à Vienne. Philippe de Rothschild connaît les différents ouvrages
illustrés par Vertès comme Dancings
en 1926 et plus tard, Chéri et la
Vagabonde de Colette, Les Aventures
du Roi Pausole de Pierre Louÿs, L'Europe
galante de Paul Morand ou Le Cirque de
Ramon Gomez de la Serna. Son goût des scènes intimistes s'exprime avec bonheur
dans le charme bucolique de son dessin pour l'étiquette du Mouton Rothschild
1951 (illustration 12). En 1952, Léonor Fini exécute une
jeune "bélière". On y distingue l’érotisme teinté de mystère, les
personnages androgynes et les paysages oniriques qui lui sont chers. Sa
précision de trait et son goût pour le rêve lui ouvriront les portes des décors
d'opéra et de théâtre (illustration 13). L’art de Jean Carzou est fondé
sur le contraste entre le géométrisme rigoureux des perspectives et
l'enchevêtrement des lignes présidant à la représentation des personnages et
des choses. Dans l’allégorie de la Roue
de la Fortune qu'il a choisie pour l'étiquette de 1954, Jean Carzou nous
livre un univers poétique personnel, une dimension fantastique, une réalité objective du monde, rappelant à quel point, pour le vin, les
dons de la nature peuvent être imprévisibles (illustration 14). Georges Braque, premier d’une nouvelle générationEn 1955, Philippe de Rothschild décide de
s’adresser à Georges Braque pour l’illustration de son nouveau millésime.
Séduit par l’originalité du projet, Georges Braque est le premier peintre de
notoriété internationale à illustrer une étiquette de Mouton Rothschild. Cette
composition, réalisée à la taille exacte de l'étiquette, illustre la production
de Georges Braque durant les années 50 lors desquelles il évolue vers le
figuratif, les nus, baigneuses, paysages, natures mortes aux courbes opulentes
et aux puissantes harmonies chromatiques (illustration 15). Georges Braque est le premier d’une nouvelle
génération d’artistes participant à l’histoire du Mouton Rothschild. A partir
de 1955, Philippe de Rothschild s’adresse exclusivement à des peintres modernes
et contemporains reconnus internationalement. Ainsi, on reconnaît notamment les
signature de André Masson, Salvador Dali, Jacques Villon, Henry Moore, César,
Joan Miro, Marc Chagall, Serge Poliakoff, Wassily Kandinsky, Pablo Picasso,
Pierre Soulages, Hans Hartung, Keith Haring, Karel Appel, Antoni Tapies et Niky
de Saint Phalle. Dès 1974, le choix des peintres, orchestré par Philippe de
Rothschild montre une volonté d’ouverture vers le monde. L’Amérique sera mise à
l’honneur avec Motherwell, Andy Warhol, John Huston et Steinberg, le Canada
avec Riopelle, le Japon avec Hisao Domoto et Setsuko, la Suisse avec Hano Erni,
l’Allemagne avec Baselitz, l’Angleterre avec Bacon, le Danemark avec Per
Kirkeby ou la Belgique avec Paul Delvaux et Pierre Alechinsky. Dans cette liste figurent Wassily Kandinsky
et Pablo Picasso qui n’ont pourtant pas œuvré personnellement à un projet
d’étiquette. En 1971, afin d’illustrer son admiration pour la production du
peintre russe, Philippe de Rothschild demande à Nina Kandinsky l’autorisation
de reproduire une œuvre de son mari, décédé en 1944 (illustration 16). Quant à
Picasso, sa fille Paloma donne en 1973 son accord pour la reproduction d’une
œuvre intitulée Bacchanales,
aujourd’hui aux cimaises du Musée Rothschild (illustration 17). En 1956, Pavel Tchelitchew,
ancien élève de l’Académie de dessin de Kiev, fixé à Paris, exécute pour
l'étiquette du Mouton Rothschild une œuvre intitulée "La tache de
Vin". D’influence surréaliste, cette dernière exprime l'exubérance de la
nature contrôlée par la rigueur du travail de la vigne, tout en reprenant le
thème traditionnel du bélier. En 1957, Philippe de Rothschild
fait une nouvelle fois appel à un peintre influencé profondément et durablement
par le surréalisme, malgré sa "dissidence" en 1929. Pour l'étiquette
du Mouton Rothschild 1957, Masson trace un hymne à l'ivresse heureuse, où le
corps du buveur assoupi se mêle aux pampres de la vigne (illustration 18).
En 1958, Salvador Dali accepte le projet de Philippe de Rothschild. Maître du
surréalisme tant dans ses comportements que dans sa peinture, Salvador Dali
représente à cette époque une figure
légendaire et un artiste inspiré à la technique incomparable. Pour l’étiquette
du Mouton Rothschild 1958, Dali dessine le bélier symbolique d’un trait rapide
(illustration 19). Sculpteur américain d'origine allemande, Richard Lippold s’est rendu célèbre
aux Etats-Unis par ses sculptures
linéaires, organisant l'espace par un entrecroisement de fils de laiton, de
nickel ou de cuivre, rayonnant à partir de pôles et formant des figures
géométriques en expansion. Pour l'étiquette du Mouton
Rothschild 1959, il a su traduire dans son langage abstrait, la couleur du vin
et l'alignement des vignes (illustration 20). Quand en 1960, Philippe de Rothschild confie la réalisation de l’étiquette Mouton à Jacques Villon, la peinture de ce dernier associe la rigueur architecturale du cubisme et une recherche originale sur les problèmes de la lumière et de la couleur. C’est ainsi en tant que chercheur et coloriste raffiné, qu’il associe dans son œuvre le mouvement des oiseaux à l'ordre géométrique de la vigne (illustration 21). Frédéric
MATRICHE, Jean-Michel DENIS, Jean-Christophe
HUBERT, |
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Figure 20 Figure 21 |
Vers la deuxième partie, avec 35 autres artistes.
[1] Nous renvoyons à l’ouvrage publié par la société Baron Philippe de Rothschild s.a., L’Art et l’étiquette.
Copyright © 2003 Mémoires et
Jean-Christophe Hubert. Tous droits réservés.
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