LA LETTRE MENSUELLE

Une chronique d'Adrien Grimmeau.  Décembre 2006 
  Eros et Thanatos, dieux omniprésents dans l'art 
  
De plusieurs expositions qui les évoquent à  l'international

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Eros et Thanatos, dieux grecs, forment un bien étrange couple. Contraire ou complémentaire ? La psychanalyse les a réunis au dix-neuvième siècle. L’art en a fait ses deux thèmes centraux, parce qu’ils sont probablement les deux grands tabous de l’humanité.  

Le trophée du titre le plus original d’exposition revient ce mois-ci au Kunstmuseum de Berne, qui propose Six Feet Under. Bien qu’en fait il n’ait rien d’original, puisqu’il cite l’une des séries télévisées américaines majeures de ces dernières années, ce titre a le mérite d’attirer l’attention par la citation, à première vue racoleuse –à quand une expo Gladiator au musée du Cinquantenaire, Titanic dans un musée de la marine ou Star Wars dans un musée des sciences (à Paris par exemple) ?– mais qui révèle une thématique intéressante, capable d’attirer un large public de curieux : la mort. 

La mort, et son étrange opposé, l’érotisme, sont au centre de quelques expositions visibles actuellement…

Commençons donc au musée de Berne, qui propose une "autopsie de notre rapport aux morts". En parcourant diverses époques et civilisations (Europe, Etats-Unis, Mexique, Chine, Inde, Ghana, …), Six Feet Under analyse les différentes manières d’aborder la mort, très souvent de manière rituelle. "Le refoulement, la catharsis, la désymbolisation, la métaphorisation, l’invention de rituels de remplacement, la neutralisation, l’humour noir et d’autres instruments semblables furent et sont encore utilisés, sous des formes sans cesse renouvelées, pour venir en aide à notre maladresse naturelle dans la rencontre avec l’idée de la mort et avec le corps des morts".

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Jean-B. Regnault

D’autres expositions proposent des thématiques qui tournent aussi autour de l’idée de mort, mais effectivement en ne l’abordant pas de manière frontale. 

La plus évidente est probablement Visions du déluge. De la Renaissance au XIXème siècle, au Musée Magnin à Dijon, qui présente l’évolution du thème biblique ainsi que des catastrophes naturelles au sens large, vus de manière dramatique (Raphaël, Michel-Ange) ou au contraire cachés derrière une peinture de paysage, comme le fait Poussin. 

Chez nous, l’on pense à la Chute d’Icare de Pierre Brueghel l’Ancien. A propos de catastrophe naturelle, relevons aussi l’exposition De laatste uren van Herculaneum, au Museum het valkhof à Nijmegen, qui rappelle une exposition similaire organisée à Bruxelles il y a quelques années.

Il faut aussi évoquer Maritime Power. War Journalism in the 17th Century, proposée au Rijksmuseum Amsterdam Schiphol : Willem van de Velde l’Ancien (1611-1693) et Willem van de Velde le Jeune (1633-1707) étaient spécialistes des peintures de batailles navales, qui peuvent être considérées comme un exemple ancien de journalisme de guerre. Bien que la mort ne soit pas au centre de ces œuvres, elle se trouve dans chaque détail des images…

Un peu plus éloignée de notre thématique, mais au sujet passionnant, l’exposition Anonymous. In the Future No One Will Be Famous, à Francfort (Schirn Kunsthalle). Nous ne perdons pas notre fil, puisqu’il s’agit ici en quelque sorte de la mort… de l’auteur. Le projet de cette exposition se base sur la phrase d’Andy Warhol "In the future everyone will be world-famous for 15 minutes". 

Ici, l’idée est qu’après la célébrité en question, tout le monde retournera dans l’anonymat. Il s’agit d’une vivifiante tentative de dénoncer la marché de l’art actuel, en refusant la théorie des noms prestigieux : pas question d’œuvres où les signatures sont plus importantes que les créations, d’expositions dont "les commissaires se sont transformés en impresarios". 

A Francfort, les onze artistes internationaux, ainsi que le commissaire, restent anonymes. Beau projet : passer par la mort de l’auteur pour attirer l’attention sur son travail, et donc en quelques sorte lui rendre la vie… De la dualité entre vie et mort. Presque Eros et Thanatos.

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Niklaus Manuel Deutsch

Pour passer de l’un à l’autre, revenons quelques instants à Berne. 

Quelle plus belle transition en effet que la ville qui organise l’exposition Six Feet Under, et qui vit naître et mourir l’artiste Niklaus Manuel Deutsch (circa 1484-1530), auteur d’une Danse des morts, et surtout, en ce qui nous concerne, d’un impressionnant Jeune fille et la Mort où les deux divinités grecques ont rarement été aussi intimement liées…

Si les deux thèmes sont effectivement souvent réunis, il est intéressant de noter que les manières de les aborder diffèrent. L’énumération relevée supra par le Musée de Berne concernant notre manière d’envisager la mort n’est guère observable dans les expositions présentées actuellement en rapport avec l’érotisme, qui abordent le thème plutôt frontalement. 

C’est le cas de l’exposition Rodin. Les figures d’Eros, visible à Paris : les célèbres dessins érotiques du sculpteur sont présentés dans le Musée Rodin. Leur modernité, tant pour le fond que pour la forme, font de ses œuvres un pan non négligeable de l’œuvre de l’artiste qui, en dessin, se consacra quasiment exclusivement au nu féminin.

Nous reste à évoquer l’exposition Eros dans l’art moderne, présentée à la fondation Beyeler. Le sculpteur français était de la partie pour le premier chapitre de cette exposition présentée en deux temps, et qui se consacra d’abord à Picasso et Rodin. Cette fois, l’angle s’élargit, et l’on verra un panorama de plus de 200 œuvres, de Bacon, Cézanne, Hockney, Khnopff, Munch, Picasso, Schiele, pour ne citer qu’une petite partie de la séduisante affiche. Un siècle d’érotisme est abordé. Hormis les surréalistes, qui furent souvent moins francs, le sexe reste plus directement appréhendable que ne l’est la mort dans l’art…

Adrien Grimmeau,             
Historien de l'art              

 

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les miniatures 

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Edouard Manet

 

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Karl Stauffer-Bern

 

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Jean-F. Schnyder

 

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Arnulf Rainer

 

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Pain, Herculanum

 

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Anonyme

 

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Auguste Rodin

 

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Egon Schiele

 

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Jeff Koons

Six Feet Under - Autopsie unseres Umgangs mit Toten. Bern, Kunstmuseum, jusqu’au 21 janvier 2007. http://www.kunstmuseumbern.ch 

Visions du déluge. De la Renaissance au XIXème siècle. Dijon, Musée Magnin, jusqu’au 10 janvier 2007. http://www.rmn.fr

De laatste uren van Herculaneum. Nijmegen, Museum het valkhof, jusqu’au 18 mars 2007. http://www.museumhetvalkhof.nl

Maritime Power. War Journalism in the 17th Century. Amsterdam, Rijksmuseum Schiphol, jusqu’au 27 février 2007. http://www.rijksmuseum.nl

Anonymous. In the Future No One Will Be Famous. Frankfurt, Schirn Kunsthalle, jusqu’au 14 janvier 2007.  

Rodin. Les figures d’Eros. Paris, Musée Rodin, jusqu’au 18 mars 2007.
http://www.musee-rodin.fr

Eros dans l’art moderne. Basel, Fondation Beyeler, jusqu’au 18 février 2007.
http://www.beyeler.com
 

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Louise Bourgeois

 

 

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