LA LETTRE MENSUELLE

Un article d'Adrien Grimmeau.  Avril 2006 
  Comment s'appelle la petite bête qui court devant vous ? 
  
Une approche des oeuvres récentes d'Odette Collon ; avec une rencontre

;    
Et après ?

Comment sortir de la Jeune Peinture Belge ? Six décennies après la création de la formation artistique patronnée par René Lust, c’est toujours en renvoyant au groupe que l’on présente Odette Collon. Odette Collon, qui fit partie de la Jeune Peinture Belge. Le renvoi est paradoxal : le nom lui-même de ‘Jeune Peinture Belge’ marque avec le recul un moment, voire un instant, de l’histoire. Y renvoyer aujourd’hui, est-ce pour parler de jeunesse, ou pour souligner que cette jeunesse est celle d’hier, ou d’avant-hier ? Une chose est sûre en tout cas, la page est tournée. Dès lors, la question est : y a-t-il, pour Odette Collon, un après Jeune Peinture Belge ?

Premier flash-back. En 1990, une monographie est consacrée à Odette Collon. L’on y analyse sa participation à la Jeune Peinture Belge, suivie d’une seconde période entre 1960 et 75. Avant cette phase, l’artiste s’était distanciée de la scène artistique ; son retour est marqué par une évolution vers l’abstraction, et une recherche centrée sur la forme plus que sur la couleur, contrairement à sa première période. Deuxième acte, donc. Puis, entre 1975 et 1990, de nouveau le vide. Mais l’auteur de la monographie d’ouvrir le champ en guise de conclusion :

En ce début d’année son intérêt pour le dessin et la peinture se réveille. Son œuvre la plus récente indique prédilection pour un stylisme décoratif extrême de paysages, de fleurs et de natures mortes et laisse présumer une nouvelle période créatrice. Cela signifie-t-il le début d’une nouvelle évolution plastique ou le retour des formes antérieures ?[1]

Interrogation parfaite pour ouvrir notre article, qui se propose de revenir sur ces quinze dernières années de création, soit un nouvel acte de la vie de l’artiste. Ceci dit, pour qui connaît Odette Collon, poser la question est déjà y répondre : comment hésiterait-elle entre "le début d’une nouvelle évolution plastique ou le retour des formes antérieures", elle qui refuse de regarder derrière elle ? N’a-t-elle pas dit, lors de notre rencontre qui est la base de cet article, "Moi j’aimerais appeler tout déchet" ? Déchet d’une œuvre vouée à avancer perpétuellement, si possible en s’effaçant elle-même progressivement… Mais aussi, déchet comme nouveau terrain d’expérimentation. Tout un programme.

Petite visite chez l’artiste…

Première question : qu’a fait Odette Collon entre 1975 et 1990, qui explique son absence de la scène ? Ensuite, et c’est le sujet de ce texte : qu’entreprend-elle en 1990, et pourquoi ?

En 1971, l’artiste et sa famille s’installent à Sart-Dames-Avelines, à deux pas de Villers-la-Ville. Si la mère de famille continue d’exposer, et de peindre et dessiner, ses activités artistiques sont progressivement devancées par une nouvelle passion : la teinture. Motivée par une amie, elle entreprend une recherche de colorants naturels pour la laine, en étudiant écorces, plantes, etc. Différents voyages, de la Bretagne au Népal, enrichissent cette expérience unique.

L’apprentissage de la teinture n’est pas totalement éloigné de la peinture, dans le sens où il s’agit d’une quête de la couleur ; mais il s’accompagne aussi d’un élément nouveau, et qui motiva le déménagement familial à la campagne : la découverte de la matière. Odette Collon veut découvrir ce qui l’entoure : comment reconnaître les arbres, comment nommer les plantes… "Comment s’appelle la petite bête qui court devant vous ?". Quinze ans d’apprentissage, donc. Et sans un seul regret : "Cette vie a été merveilleuse. Vraiment merveilleuse".

En 1990, en préparation d’une exposition et de la monographie qui lui est consacrée, l’artiste crée une série d’œuvres au pastel, qui renouent avec son style premier : les compositions, quasiment abstraites, laissent libre cours à l’expression des couleurs. Le retour à la peinture, qui suit de peu, s’accompagne de ce que la teinture lui a permis de découvrir : la matière. En effet, tout semble partir de l’utilisation des choses qui l’entourent, et qu’Odette Collon avait étudiées à son aise. "La matière était autour de moi. J’étais entourée de matière …". Si c’est la peinture qui a motivé l’intérêt de l’artiste pour la teinture, via la couleur, cette fois c’est la teinture qui motive son retour à la peinture, via la matière.

Le ventre du poisson, de 1993, est parti de cette idée. L’ardoise qui compose l’œuvre fut récupérée dans les environs de la maison de l’artiste, qui a composé l’œuvre entière à la manière cubiste, en présentant différents aspects de l’ardoise : la couleur de la peinture est celle de la pierre, ses veines deviennent des lignes de composition, et son émiettement crée un jeu de surface qui introduit la donnée tactile dans l’art d’Odette Collon. 

Voici posée la donnée qui conduira les recherches de l’artiste durant ces quinze dernières années : le déchet.

Nouveau millénaire

Odette Collon a rarement été si productive que depuis 2000. Plusieurs expositions rétrospectives lui sont consacrées, tandis qu’elle continue d’exposer son travail en galeries[2]. Elle nous a présenté quelques œuvres récentes.

Boite à conserve (2003), Carton pressé comme le citron (2004) ou Bris de mur (2005) témoignent de la passion qu’entretient l’artiste pour le déchet. Elle adore effectuer de longues promenades qui lui apportent la matière première de son travail : elle compile ses trouvailles dans une boîte, sa "boîte à déchets", qui construiront autant d’œuvres à venir. Ceux-ci acquièrent, par leur simple disposition sur le papier ou le carton, une dimension nouvelle. Souvent, toute trace de couleur a disparu pour accentuer les effets de matière et de surface. Les objets sont écrasés, déformés, de manière à les détourner d’eux-mêmes et à accentuer les traces du temps sur eux.

Le choix des déchets n’est que rarement lié à leur beauté intrinsèque, puisque l’artiste gomme toute trace de couleur ou toute forme connue. L’objet, détourné de ce qui avait fait sa vie, devient la trace d’un monde ni vivant ni mort, mais en tout cas ôté du présent. Si Bris de mur reprend tel quel un fragment du réel, les autres pièces n’ont plus grand-chose de notre monde. L’objet a acquis une intemporalité qui intéresse l’artiste de près.

Second flash-back. En 1943, Odette Collon a 17 ans. Ses parents la poussent à suivre l’enseignement du peintre et sculpteur Ferdinand Schirren. Un an avant sa mort, celui-ci l’emmène parfois en promenade, et attire son attention sur les arbres, le ciel, tout ce qui les entoure. "Il n’était pas très grand, il était un peu rondouillard, et moi, bête comme une jeune fille, j’étais gênée parce que je ne voulais pas qu’on croie que c’était mon père ! Alors il s’arrêtait avenue Louise, où il y avait encore des arbres, et il disait "Regarde… regarde !". Et ça me rendait vraiment malade !".

Un demi-siècle après, la leçon apparaît comme une évidence… Il fallait probablement ces années pour comprendre les choses, voir autrement cette nature que, selon la femme, "les gens ne regardent pas". Eloge du déchet (2004) constitue une œuvre clé de cette approche. Sur une toile blanche, de format type, deux objets trouvés sont assemblés : une plaque au centre troué, et dedans un caillou pris dans le bitume. Rien de plus. A nouveau, peu de couleur, mais de la matière : Eloge du déchet fait plusieurs centimètres d’épaisseur… L’intérêt de cette œuvre réside dans le fait que les formes choisies répètent le cadre de la toile, comme si deux œuvres s’emboîtaient en une mise en abyme. On peut en effet voir la pierre enrobée de bitume comme une œuvre dont la plaque de bois serait le cadre. Un tableau présentant un tableau. En quelque sorte, Eloge du déchet parlerait de l’art d’Odette Collon, de sa manière de voir la création. Un caillou dans un cadre : ‘l’éloge du déchet’.

Mais aussi, dès lors, le déchet ne serait-il pas l’œuvre entière, que l’artiste met ici en abyme ? L’art comme déchet, dans une nouvelle approche de la Vanité ? "Ça a toujours été ma vie : ramener des choses qui ne servent à rien". Cette manière d’envisager sa vie, est-ce avouer à demi-mot que l’art est une des ces "choses qui ne servent à rien" ? Venant d’Odette Collon, ce ne serait pas très étonnant. L’art désacralisé, ôté de tout impératif de rentabilité : ne servant à rien, il commencerait alors seulement à apporter quelque chose. Car c’est le sens du travail de l’artiste, toucher l’une ou l’autre personne. Et pourquoi pas en partant de déchets …

Frontières

La frontière entre déchet comme poésie et art comme déchet s’atténue encore quand les déchets en question sont les propres œuvres de l’artiste. La série Lumières de la ville (2004) est partie de la récupération d’une ancienne œuvre de la peintre, dont les fragments isolés sont devenus la matière d’une nouvelle oeuvre. Emboîtement encore −de boîte à déchet, bien sûr.

Ciel d’orage (2004) est tiré de la même œuvre que Lumières de la ville. Cette fois, il ne reste qu’un infime fragment, relégué au bord de la composition, et qui ouvre le champ à un impressionnant magma noir. Car même dans les œuvres qui ne se basent pas sur les objets de récupération, Odette Collon centre son travail sur la matière. Du sable, ici, qui ne libère qu’un halo rouge au centre de la composition, plage de couleur reliée par un trait blanc gratté dans la matière, au fragment d’œuvre passée. Tout part du fragment, ou y va. Une filiation s’affirme par le trait blanc, comme un territoire à lire de la main. Dans un sens, plus que par les yeux, les œuvres s’appréhenderaient par le geste. Celui induit par les traces laissées dans la matière, mais aussi le nôtre. 

Ainsi, L’arrière-plan de l’expérience (2004) donne envie d’être caressé. L’œuvre ne prend d’ailleurs toute son ampleur que photographiée de manière rasante. Elle révèle alors les grains de sable, la peinture (comme matière, non comme couleur), les fragments insérés. L’ensemble apparaît quasiment comme un territoire, une zone géographique. On pense devant certaines œuvres, comme Sérénité (2003), à des photos aériennes de terres. En quelque sorte, l’art des raccourcis : la terre dans ses deux acceptions (matière et espace humain), le monde qui nous entoure comme vue spatiale et comme réservoir de matières, de déchets.

L’idée de territoire nous permet de passer à une des dernières œuvres de l’artiste à ce jour, particulièrement intéressante. Et après, daté de 2005, reprend plusieurs des éléments évoqués précédemment. La matière est bien sûr au centre de l’œuvre. Nous voyons un petit morceau de bois peint en bleu, entouré d’un magma de sable noir. La mise en abyme est aussi à nouveau présente, puisque l’on peut lire le morceau de bois comme une répétition du cadre, comme une peinture dans la peinture. Ce morceau de bois, s’il n’est pas vraiment un déchet, et en tout cas un objet de récupération, qui appartient à l’histoire familiale d’Odette Collon (l’objet appartenait à son mari). Le fait de le choisir, et de lui attribuer la couleur et la lumière de toute la composition, n’est pas anodin. Devant cette obscurité totale d’où émerge ce point lumineux, on n’est pas sans penser à la mort, qu’évoque le titre de l’œuvre.

"J’en suis peut-être venue à l’âge des souvenirs", avoue la peintre. La culture des déchets, des traces de vie, serait un moyen de garder le temps qui passe, d’emmagasiner des objets voués à la disparition… "Ma création personnelle est faite dans la souffrance. Ça n’est jamais drôle, ça n’est jamais plaisant. Je ne sais pas plaire. Je n’ai d’ailleurs pas envie de plaire". L’art d’Odette Collon apparaîtrait comme une catharsis : la boîte à déchets serait une boîte à souvenirs et, une fois de plus, les considérer comme déchets, c’est aller de l’avant…

C’est là que réside la poésie de l’œuvre d’Odette Collon. Qu’est-ce qui constitue le déchet, dans Et après ? Le bout de bois ? L’œuvre ? En plaçant au centre de sa composition un objet personnel, l’artiste mélange poésie du passé, de la nostalgie, tristesse de la mort, et ultime humour en pied de nez, en transformant la mort en déchet, comme cette toile et les autres, que l’artiste laisse derrière elle en allant déjà vers d’autres œuvres.

Alors, Comment s’appelle la petite bête qui court devant vous ? Elle s’appelle Odette Collon.

Adrien Grimmeau            
Historien d'art              

   

 

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Odette Collon,
"Fenêtre ouverte..."

 

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Odette Collon,
"Le ventre du poisson"

 

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Odette Collon,
"Boîte à conserve"

 

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Odette Collon,
"Carton pressé..."

 

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Odette Collon,
"Bris de mur"

 

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Odette Collon,
"Presse-papier"

 

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Odette Collon,
"Eloge du déchet"

 

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Odette Collon,
"Les lumières de la ville"

 

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Odette Collon,
"Ciel d'orage"

 

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Odette Collon,
"L'arrière plan..."

 

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Odette Collon,
"L'arrière plan...",
détail

 

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Odette Collon,
"Sérénité"

 

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Odette Collon,
"Composition"

 

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Odette Collon,
"Et après..."

 

[1] Linda Deijnckens, Johan Pas, Odette Collon, Anvers, De Roos, 1990, p.66.

[2] Nous renvoyons au site Internet de l’artiste : http://www.odettecollon.com.

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