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LA LETTRE MENSUELLE |
| Un
article de Vera Lewijse. Décembre 2005 La vie du XIXe siècle vue par la peinture, partie II. Les influences politiques, dans le monde et en France |
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;; Il y a dans tout changement quelque chose d'infâme et d'agréable à la
fois, Le dix-neuvième siècle fut déterminé
par trois grands courants politiques : le libéralisme, le nationalisme et
l’impérialisme. Le libéralisme conduit à des révolutions et à la création des
nouveaux Etats tels que la Belgique, l’Italie et l’Allemagne, créations
nourries par le sentiment nationaliste sous l’influence du
romantisme. L’impérialisme motive les expansions coloniales. ‘Mieux vaut tout mourir pour la liberté, que longuement languir en
captivité’ Dans la production culturelle nous
constatons une polarisation prononcée entre les forces conservatives et les
forces progressistes. Une nouvelle expérience de valeur surgit : la
donnée dominante devient l'individualisme.
Une nouvelle réalité historique imposée par le libéralisme surgit. Ce sentiment se traduit dans le
principe libéral de ‘laissez faire – laissez aller’. L’autre côté de
la médaille est le sentiment général d’incertitude causé par un dynamisme
permanent et implacable. Cette incertitude se manifesta dans la
tension sociale entre la bourgeoisie et l'aristocratie, entre les groupes
sociaux dominants et la classe ouvrière. Une nouvelle liberté implique des
responsabilités nouvelles et une nouvelle approche du problème politique. Surgit comme réponse le socialisme utopique de Claude-Henri de Saint-Simon (1760-1825), qui établit les
règles de conduite pour une société idéale. Après l’année révolutionnaire 1848,
Karl Marx (1818-1883) développa le socialisme
scientifique qui sera la fondation économique pour le socialisme utopique
de Saint-Simon. Auguste Comte (1798 1857), philosophe
et sociologue français, fut le secrétaire de Saint-Simon de 1817 à 1824. Comte
chercha à interpréter la réalité à partir des faits déterminés scientifiques et
empiriques. Le terme naturalisme souvent employé comme synonyme du réalisme est
né de la théorie d’Auguste Comte, dite positiviste ou naturaliste. Hyppolite Taine (1828-1893), professeur à l’Ecole des Beaux-Arts de Paris de 1864 à 1884, publia en 1863-64 ‘l’Histoire de la littérature anglaise’, où il explique que l’évolution de l’art et de la littérature fut déterminée par la race, le milieu et le moment de la naissance. Le principal exposant du naturalisme fut Emile Zola dont l'essai ‘Le Roman expérimental’ est devenu le manifeste littéraire de l'école. Dans la peinture le naturalisme couvre la période de 1875 à 1915.[2] En outre, pour compliquer la terminologie dont les historiens se servent pour indiquer le modernisme de cette époque, il y avait le misérabilisme, terme qui fait référence aux études, poésie, romans et peintures qui ont pour thème central la ‘misère’ du peuple. Le misérabilisme, qui fut essentiellement le fait des réalistes, devint en vogue à partir des années 1840. [3] Dans l’œuvre de Degroux on retrouve le misérable, le pauvre. Le Moulin à café est peint après son séjour à Düsseldorf de 1851-1852 où il suivit les cours de l’Académie et subit les influences naturalistes/misérabilistes – nommées en Allemagne les Tendenzmaler. Toute sa vie il restera le peintre de l’indigence, des injustices sociales. Pourtant Degroux n’avait jamais l’ambition d’être apôtre. Attristé et irrité par le désordre de la société, il voulait un art plus vrai, plus humain.[4] Alfred Stevens exposa Les
chasseurs de Vincennes ou Ce qu’on
appelle le vagabondage à l’exposition de 1855 à Paris. Napoléon III fut
tellement choqué par le sujet qu’il ordonna que les vagabonds à l’avenir ne
fussent plus transférés à pied à la Conciergerie mais en voiture fermée. ‘Discorde, révolte, désunion, temps opportun à la trahison’ Les révoltes en France, la réaction des critiques d’art et la réaction des
peintres sur un monde en accélération. Argan considère la peinture La Liberté guidant le peuple (1830) de Eugène Delacroix comme le premier
tableau politique de la peinture moderne. Selon Argan, Delacroix prend
l’histoire non comme un exemple ni comme un guide de l’action humaine, mais
comme un drame qui a commencé avec l’humanité et qui dure encore. L’histoire de
son époque est un combat politique pour la liberté.[5] Les opinions politiques de Delacroix ne sont pas très claires. Révolutionnaire en 1830 (renversement de Charles X), mais contre-révolutionnaire en 1848, (abdication de Louis-Philippe d’Orléans et proclamation de la 2ème République), lors de la rébellion de la classe ouvrière contre son exploitation par la bourgeoisie capitaliste. Il s’en prend uniquement à la petite bourgeoisie dont il critiqua la vision étroite, la culture médiocre, le mauvais goût et l’amour d’une vie tranquille. Pendant ce temps, il fréquente les salons et jouit de la faveur de la haute finance bourgeoise.[6] De Delacroix, les critiques
progressistes attendaient qu’il expose sur toile les idées révolutionnaires de
1848. Dans le numéro de mars 1848 de la publication ‘Le constitutionnel’[7],
Théophile Thoré (cf. infra) exprime encore l’espoir que Delacroix peindra ‘Egalité sur les barricades de février’
(la 2ème République fut proclamée en février) comme pendant de son allégorie ‘Liberté guidant le peuple’. Les
critiques considèrent Delacroix comme le peintre capable par excellence de
traduire les idéaux progressistes qui auraient du être représentés en allégorie
au Salon Révolutionnaire de 1848. A ce salon étaient présents Daumier et
Millet. Théophile Thoré (1807-1869), avocat de formation, fut aussi journaliste et critique d'art. Il participa à la révolution de 1830. Il défendit le mouvement démocratique. Thoré, un des plus enthousiastes promoteurs de la révolution de 1848, est un quarante-huitard convaincu. Il se voit offrir la direction des Beaux-arts, offre qu'il refusa pour se consacrer à la rédaction du journal La Vraie république qu'il fonda en mars 1849. Condamné en mai de la même année pour ses activités révolutionnaires, il s'exile à Bruxelles où il adopta le nom de plume de William Bürger. Critique d'art, il défendit le réalisme naissant chez les paysagistes français. Il reprend le flambeau de Diderot et défendit Théodore Rousseau, Millet et Courbet. Mais il sera surtout reconnu pour sa redécouverte de Johannes Vermeer (1632-1675) qu'il surnommera le ‘Sphinx de Delft’. Honoré Daumier (1808-1879), dessinateur, illustrateur, caricaturiste politique, peintre et sculpteur, a collaboré en dépit des lois contre la liberté de presse, à La Caricature et Le Charivari.[8] Son engagement politique est incontestable. Pour influencer le public, il se servait de la presse comme moyen de communication de masse en agissant sur le comportement social. Il défendit l’art fondé sur la politique. Aux yeux de Daumier la classe ouvrière est en lutte contre les gouvernements libéraux-bourgeois. Pour lui la liberté c’est la France, la France c’est le peuple, le peuple c’est la classe ouvrière. Daumier n’a pas inventé la
caricature publique, avant lui il y avait Francisco
de Goya (1746-1828). Goya témoigna
avec sa peinture Les fusillades de 3 mai
1808 de l’occupation française de l’Espagne, son pays natal. François Millet (1814-1875) expose en 1848 une toile représentant pour la première fois un paysan au travail. Le travail rural demeure le thème principal de son œuvre, et avec beaucoup de succès. Il ajoute un aspect religieux et élevé aux occupations journalières des paysans. Intéressante est la question que Argan se pose : ‘Pourtant, en dépit de sa sincérité, le choix politique de Millet est ambigu. Pourquoi les paysans et non les ouvriers des usines, dont la misère est encore plus noire ?’ Argan trouve la réponse dans le
fait que Millet considère l’ouvrier comme arraché à son milieu naturel,
englouti par le système, simplement dit, un être perdu. Au contraire, le paysan reste lié à la terre,
à la nature et à des modes de travail et de vie traditionnels de ses ancêtres. Les peintures de Millet sont
adorées par la bourgeoisie parce qu’il préfère montrer un naturalisme
romantique, poétique, en peignant des paysans bons travailleurs dans des
atmosphères suggestives qui n’ont rien à faire avec les revendications
salariales et les velléités progressistes.[9] ‘Chascun s'aide de sa
praticque,
l'un a la moderne et l'aultre a l'antique’ L’année 1848 est aussi l’année
du Manifeste du parti communiste et des grandes luttes ouvrières. C’est aussi le temps de l’invention du
concept ‘l’avant-garde’.[10] Henri de Saint-Simon se servait
de l’expression 'avant-garde’ pour indiquer l'activité radicale ou avancée dans
les domaines artistiques et sociaux. Il considérait l’artiste, le savant et
l’industriel comme les chefs d'élite du nouvel ordre social : “C’est nous,
artistes, qui vous serviront d’avant-garde; la puissance des arts est en effet
la plus immédiate et la plus rapide. Nous avons des armes de toute espèce :
quand nous voulons répandre des idées neuves parmi les hommes, nous les
inscrivons sur le marbre ou sur la toile, nous les popularisons par la poésie
et par le chant; nous employons tour à tour la lyre ou le galoubet, l’ode ou la
chanson, l’histoire ou le roman; la scène dramatique nous est ouverte, et c’est
là surtout que nous exerçons une influence électrique et victorieuse. Nous nous
adressons à l’imagination et aux sentiments de l’homme; nous devons donc
exercer toujours l’action la plus vive et la plus décisive; et si aujourd’hui
notre rôle paraît nul ou au moins très secondaire, c’est qu’il manquait aux
arts ce qui est essentiel à leur énergie et à leur succès, une impulsion
commune et une idée générale.”[11] ‘Il faut suivre la mode ou être extravagant’ Gustave Courbet (1819-1877), progressiste dans le
domaine artistique aussi bien que dans le domaine politique, est le peintre qui
incarne le mieux l’expression ‘avant-garde’
justifié par son réalisme militant radical. Courbet s'est tout à fait
naturellement attendu à ce que l'artiste radical soit en guerre avec les forces
régnantes de la société et parfois tout à fait manifestement, en belligérant et
avec le goût évident de défier l'établissement dans une confrontation
frontale. Son chef d'oeuvre de récapitulation, L’atelier du peintre, ou ‘Allégorie réelle : intérieur de mon atelier, déterminant une phase de sept années de ma vie artistique’ est un témoignage crucial des vues politiques les plus progressistes dans les limites formelles et iconographiques les plus avancées disponibles au milieu du dix-neuvième siècle[12] Le nom complet de la toile
dévoile déjà un peu du contenu de cette œuvre mystérieuse. Au centre nous voyons le
peintre, derrière lui une femme nue. Sa Muse ? Une personnification de la
vérité ? Nous pourrions le croire : sa nudité souligne qu’elle n’a
rien à cacher. Ses vêtements rejetés sont très accentués à l’avant-plan. Le fil
rouge dans son œuvre est ‘le vrai’ : la vérité égale le nu. A la gauche du peintre nous
remarquons un petit garçon et un chien dans un drôle d’attitude. Sont-ils
symbole de l’innocence et de la fidélité ? Ces trois figures séparent deux
groupes de personnages. A la gauche ‘le peuple’ : des
paysans, des chasseurs, des ouvriers, une mère avec bébé, un prêtre, un Juif.
Ils symbolisent l’exploitation des gens pauvres. Nous assumons que se sont des
gens d’Ornans, un côté de la vie de Courbet.
A la droite, nous remarquons en contraste, le côté parisien de la vie de
Courbet; les critiques, les clients, les intellectuels, les bourgeois. L’homme
qui lit est Baudelaire. Personne dans ces deux groupes
ne regarde Courbet. Ils ont tous l’air d’être occupés avec leurs propres
affaires. L’atelier baigne dans une atmosphère très sombre, peu joyeuse.
Qu’est-ce qu’ils viennent faire dans son atelier ? Le fond de l’atelier
provoque l’atmosphère d’un rêve : une certaine distance inaccessible, une
pleine lune ?, un homme dans une attitude tordue…
L’emploi de la lumière est aussi très signifiant. Seuls les personnages au centre
–peintre, femme, petit garçon, chien– baignent dans la claire lumière du jour.
Les autres personnages sont voilés dans la pénombre, ceci pour souligner le
contraste entre l'artiste -le créateur actif- et le monde autour de lui. Le
monde de ceux qui attendent d’être menés à la vie, de voir la vérité ? Courbet lui-même a exprimé les
mots suivants : ‘C’est passablement
mystérieux. Devinera qui pourra’[13]. Le Salon de 1855 refusa l’œuvre. Courbet ne peignit pas simplement en partant de l’idée l’art pour l’art, il ne se voyait pas uniquement comme peintre mais surtout comme l’homme qui défendait sa liberté intellectuelle : lui seul de tous ses contemporains était capable de traduire d’une façon originale sa personnalité et sa société[14]. Nous connaissons tous l’histoire de sa contribution à la Commune. Du fait qu’il fut accusé à tort d’avoir ordonné la destruction de la colonne de la place Vendôme, il ne connut à la fin de sa vie que la prison, l’exil (en Suisse), la pauvreté et la ruine. Vera
Lewijse,
Suite
II : Art et politique en Belgique et autres pays. |
* *
Guustave Doré
Charles Degroux
Alfred Stevens
Eugène Delacroix
Honoré Daumier
Honoré Daumier
Goya
J-Fr. Millet
J-Fr. Millet
Gustave Courbet
Gustave Courbet
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[1] Charles Baudelaire, Mon coeur mis à nu,
dans Écrits intimes. Texte établi par Jacques Crépet. Introduction par
Jean-Paul Sartre. [Paris], Les Éditions du Point du Jour, 1946, pp. 41-79. Coll.
«Incidences» # 4. [2] Todts, Cardyn, Monteyne, Tranches de vie. Le naturalisme en Europe de 1875-1915.
Gand 1996. [3] Todts e.a., Gand 1996, p. 17 [4] Bernard Ch., L’Epoque de la Société Libre des Beaux-Arts dans Histoire de la Peinture en Belgique (Van Oest éd. 1931) cité dans Les maîtres de la Société Libre des Beaux-Arts. Exposition Rétrospectives.
Bruxelles 1932 [5] Argan, Paris 1992, p 48 [6] Argan, Paris 1992, p. 48 [7] Constitutionnel (Le)
: Quotidien fondé par Joseph Fouché pendant les Cent Jours, le 1er mai 1815.
Organe de l'opposition, il est le centre de ralliement des libéraux, des
bonapartistes et autres anticléricaux. Dirigé par Antoine Jay, supprimé un
temps entre 1817 et 1819, il fait également paraître en feuilletons quelques
romans de Balzac et de George Sand, demeurant dans le camp des classiques face
aux romantiques dans les querelles littéraires. Du mois de juin 1844 au mois de
juillet 1845, on peut également lire dans ses colonnes Le Juif errant
d'Eugène Sue. A cette époque, Le Constitutionnel est racheté par le
docteur Véron, qui place Adolphe Thiers à sa tête.
Soutien du candidat Louis-Napoléon Bonaparte en 1848,
puis du Second Empire, il est supprimé par la Commune, le 14 avril 1871, mais
reparaît par la suite. La plume de Paul de Cassagnac lui donne un second
souffle, avant que celui-ci ne s'éteigne dans les années 1880. Il disparaît en
1914. (Source: www.anovi.org). [8] Des journaux satiriques français, opposés
à la Monarchie de Juillet, fondés par Charles Philipon.
La Caricature période 1830-1835, puis Le Charivari à partir d’octobre 1835. [9] Argan, 1992, p. 65-66. [11] L’Artiste, le savant et
l’industriel, Oeuvres
complètes de Saint-Simon et d’Enfantin, vol. 10 (1867), p. 210. L’attribution de cet ouvrage a donné lieu à des
discussions, qui sont analysées dans Neil McWilliam, Dreams of Happiness. Social Art and the French Left 1830-1850
(1993), p. 45. [12] Nochlin L., p.
3 London 1991 [13] Clark K., London 1960, p. 65 |
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